Dans la tête de Clara Chichin
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Photographie narrative

Dans la tête de Clara Chichin

Entrez dans la tête de la photographe Clara Chichin, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.

Temps de lecture : 19 min

Pour en savoir plus sur le concept de l’entrevue : C’est quoi l’entrevueDans la tête” ?

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Sommaire

Qui est Clara Chichin ?

Clara Chichin est une photographe née à Paris en 1985. Elle a étudié les Lettres et les Arts à l’Université Paris 7, puis est entrée aux Beaux-Arts de Paris, dont elle est diplômée en 2012.

Son travail photographique s’attache à explorer l’expérience sensible du paysage et des lieux, dans une attention portée aux formes du vivant, aux états de présence et aux relations entre l’humain et son environnement.

Elle vit aujourd’hui à La Nouaille, en Creuse, en Nouvelle-Aquitaine.

À noter : Les réponses sont rédigées par Clara Chichin elle-même.

Ses principaux projets photo

Sous les yeux que quelques minutes épuisent (depuis 2009)

Clara Chichin - Sous les yeux que quelques minutes épuisent
Clara Chichin – Sous les yeux que quelques minutes épuisent

Sous les yeux que quelques minutes épuisent est un ensemble constitué, au fil du temps, de mes rencontres, de mes déplacements et des paysages traversés. Les photographies sont envisagées telles des photogrammes d’un film.

Clara Chichin – Sous les yeux que quelques minutes épuisent

J’emmène le spectateur dans une ode où l’on retrouve les motifs poétiques qui me sont chers et qui scandent le corpus : l’éblouissement, la nuit, les femmes à la longue chevelure comme des autoportraits, les dormeurs, l’enfant, des natures mortes, des paysages.

Clara Chichin – Sous les yeux que quelques minutes épuisent

Cette série au long cours trouve sa place dans un travail autour de l’image photographique considérée comme surgissement et effacement, apparition et disparition, temps épiphanique, trace mystérieuse et poétique.

Clara Chichin - Sous les yeux que quelques minutes épuisent
Clara Chichin – Sous les yeux que quelques minutes épuisent

Les images s’impriment et s’évanouissent sur la rétine, comme des échos, des persistances rétiniennes ou des restes mémoriels : elles ne sont plus tout à fait des images du réel, mais conservent encore un peu de temps.

Le Dos des arbres (2014/2018)

Le Dos des arbres a été réalisé dans un premier temps à Niort, en 2014, lors des Rencontres de la jeune photographie internationale.

Clara Chichin - Le Dos des arbres
Clara Chichin – Le Dos des arbres

En 2017, sur une invitation de Christine Ollier, commissaire d’une future exposition à l’Abbaye Saint-Georges de Boscherville (Normandie), nous avons revisité et augmenté le corpus initial.

Clara Chichin – Le Dos des arbres

Cette série inaugure mon intérêt pour la question de l’expérience du paysage et du déplacement. Lors de ma résidence, j’ai été saisie par les troncs à terre, les souches, dans le Marais Poitevin après les inondations.

Clara Chichin - Le Dos des arbres
Clara Chichin – Le Dos des arbres

Dans cette dérive paysagère, les arbres, arbustes, « plient dans le vent ou buissonnent près du sol, en feuilles ou en fleurs, ou, au contraire, seuls leurs troncs s’érigent. » (Christine Ollier).

Clara Chichin - Le Dos des arbres
Clara Chichin – Le Dos des arbres

Une silhouette féminine, évanescente, apparaît ici et là, présence discrète, guidant le spectateur dans cette promenade où arbres, bosquets, buissons et souches sont autant de présences fragiles et mouvantes, compagnons de l’errance.

Ses disparitions successives (2020)

Ce travail est le fruit d’une résidence au Festival Planche(s) Contact à Deauville, où je tente de retranscrire mes longues marches le long du littoral.

Comme si l’on voyait les paysages les yeux fermés, ou « jusqu’à son propre aveuglement » (Marguerite Duras, L’Homme atlantique, 1982).

Clara Chichin - Ses disparitions successives
Clara Chichin – Ses disparitions successives

Une errance faite d’éblouissements, d’images impressionnistes, parfois au seuil de l’abstraction, mélange de matière minérale, de grain et de pixels.

Recomposition d’un espace imaginaire oscillant entre minéralité et végétalité, fragments originaires : eau, ciel, roche.

Le titre, extrait de L’Homme atlantique de Duras, évoque l’eau qui imprime son rythme au pas et au regard, l’apparition et la disparition de la ligne d’horizon et de la mer lors de mes marches, souvent contraintes par les fortes marées m’obligeant à gagner les hauteurs.

La mer se retire, revient, efface et révèle. L’expérience du littoral devient immersion et participation à une matière vivante et changeante.

Clara Chichin – Ses disparitions successives

Les photographies oscillent entre le proche et le lointain, le fragment et l’infini, cherchant dans la mouvance de l’eau le passage entre réalité et imaginaire.

Il est alors possible de risquer le rêve (2018 – 2023)

Clara Chichin - Il est alors possible de risquer le rêve
Clara Chichin – Il est alors possible de risquer le rêve

Ce corpus a été réalisé sur plusieurs années (2018–2023) au parc des Beaumonts à Montreuil, où j’ai grandi et vécu jusqu’en 2023.

J’ai arpenté ce parc, poumon vert au milieu du tissu urbain dense et saturé de l’agglomération parisienne, avec une zone labellisée Natura 2000, dans un rapport quasi quotidien et affectif.

Nourrie par mes recherches pluridisciplinaires autour du jardin et en lien avec la pensée de Gilles Clément, pour qui le jardin est « le seul et unique endroit de rencontre de l’homme avec la nature où le rêve est autorisé », j’envisage ce parc comme une « hétérotopie », un lieu autre, avec une attention portée à la vivacité végétale et à la forme parfois sculpturale des végétaux.

Clara Chichin – Il est alors possible de risquer le rêve

J’y propose une représentation moins classique du paysage, abolissant la perspective et me focalisant sur les détails, les formes et les matières.

La promenade-rêverie permet au réel de se métamorphoser et de raviver notre émerveillement, proche de celui de l’enfant.

Clara Chichin – Il est alors possible de risquer le rêve

Ce travail s’inscrit dans une réflexion plus large sur le jardin comme espace relationnel, prolongée par la suite sous d’autres formes, notamment collaboratives.

Des précipités – avancée vers le rouge, jetée vers le bleu (2025)

Ce travail a été réalisé grâce au Centre de la photographie de Mougins, sur invitation de Yasmine Chemali et François Cheval.

J’y ai poursuivi mes recherches autour de la couleur, de la lumière et de l’expérience du paysage comme traversée sensible. Les images naissent de déambulations attentives aux variations chromatiques et aux zones de bascule entre saturation et effacement.

Clara Chichin - Des précipités
Clara Chichin – Des précipités

Le paysage y est moins un motif qu’une matière en transformation continue, affectant le regard et le corps. Cette série prolonge mon intérêt pour une photographie de l’impression, où la couleur devient expérience.

La déambulation s’est faite de l’arrière-pays vers le littoral méditerranéen. La matière du réel devient source de sensations, d’impressions et d’attention aux formes sensibles du territoire.

Clara Chichin - Des précipités
Clara Chichin – Des précipités

Je cherche à traduire le paysage comme relation – entre dehors et dedans, entre le corps et le monde – une manière d’« habiter le monde », y inscrire son regard et son pas.

Les images, évocatrices, rendent compte d’une atmosphère et de l’imperceptible – la vibration subtile des lieux. Close-up et détails deviennent des « matières à rêver », invitant à une immersion sensible et poétique.

Clara Chichin - Des précipités
Clara Chichin – Des précipités

Partie I : Zoom sur un projet photo de Clara Chichin

Parle-moi d’un de tes projets : Aux mille sources la belle vie

Je vous présente mon dernier projet, que je tente de terminer ces derniers mois et sur lequel je travaille depuis 2022. Il s’intitule Aux mille sources la belle vie. J’ai réalisé quelques premières images entre 2021 et 2022, lorsque nous avons acheté une maison en Creuse, sur le plateau de Millevaches, où nous nous rendions avec mon compagnon et nos deux jeunes enfants en vacances.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

En 2022, nous avons décidé de nous y installer et avons sauté le pas en 2023. J’ai pu bénéficier en 2022 du soutien à la photographie documentaire contemporaine du CNAP, une bourse qui m’a permis de produire une partie de ce projet.

L’intuition première était de croiser la question du paysage, présente dans mes précédents travaux, avec un intérêt renouvelé pour la présence humaine, en particulier celle des enfants, et d’inscrire ce travail dans un contexte de crise écologique, entendue comme crise de la relation et de la sensibilité.

Si nous avons choisi de déménager dans ce territoire rural, c’est aussi pour offrir à nos enfants un rapport plus immédiat et continu à la nature, dans un département dit « hyper rural », où la population semble porteuse de visions et d’initiatives collectives, réinventant de nouvelles façons d’habiter l’espace et d’être en relation.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

J’inscris ce travail dans une démarche écopoétique et dans une tentative d’ancrage progressif dans ce nouveau territoire, en partant de mon environnement immédiat et en élargissant peu à peu le regard. Je m’intéresse à ce temps de l’enfance dans sa relation première au monde.

Je photographie cet état de porosité, où les interrelations entre le sujet, la matière et le vivant passent par le corps et les sens. L’enfant est rêveur, explorateur, et entretient un rapport sensible, imaginaire et intense au monde.

Il devient figure d’intercesseur, d’« être transitionnel » (Georges Didi-Huberman, L’enfance exposée), esquissant un autre rapport possible au monde, moins anthropocentré et plus interconnecté au vivant.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Les corps apparaissent fragmentés ou immergés dans le paysage, non comme des portraits mais comme des formes d’habiter, en relation directe avec le vivant. L’enfance est abordée comme une posture perceptive, fondée sur l’exploration et le contact.

Les images évoquent sensations et impressions : la douceur du végétal, le soleil chauffant la peau, le corps immergé dans l’eau. Sont convoqués les éléments originels, eau, air, feu, parfois comme écho à un rituel.

Les photographies sont parfois énigmatiques, comme l’enfant gardant un secret. Corps et végétaux sont appréhendés dans leur dimension sculpturale, jouant avec le cadre et l’envahissant.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Les êtres, humains et plus-qu’humains, cohabitent dans un rapport de familiarité et de connivence. Les vues rapprochées et les close-up de matière végétale se font « matières à rêver ».

L’environnement, le paysage et les éléments naturels ne sont plus des décors mais des sujets à part entière.

Le projet a d’abord débuté en noir et blanc, explorant une palette de gris douce et moins contrastée que dans mes travaux précédents. Je travaille toujours avec des pellicules, que je scanne moi-même afin de travailler la chromie comme une matière brute.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

En 2024, j’ai pu montrer quelques premières images lors de lectures de portfolio organisées par le CNAP au Bal. L’échange avec les professionnels rencontrés a confirmé certaines intuitions, notamment l’introduction de la couleur, en contrepoint aux images grisées.

S’en est suivie une longue période de travail solitaire, ponctuée par quelques rendez-vous avec une éditrice qui suit le projet. La difficulté principale reste l’éditing : choisir les images et garder le fil du projet.

Heureusement, les lectures ainsi que les échanges réguliers avec des amis photographes et d’autres professionnels, m’ont permis d’approfondir et de cerner les écueils à éviter.

Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Les derniers mois ont été consacrés à la constitution de séquences où je dispose les images comme des équivalences, à la recherche d’un rythme et d’une progression, notamment grâce à la résidence à la Maison François Méchain.

J’ai travaillé à partir de la hauteur du regard de l’enfant, du sol, des fougères, vers les arbres et le ciel, en passant par l’eau, tel un parcours initiatique. Je m’attarde à la manière dont les corps apparaissent dans le paysage, alternant leurs présences et des images de nature, autour d’éléments originels et de motifs récurrents.

Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Pour cela, je tiens à remercier le regard précieux de Nolwenn Brod, qui m’a soufflé quelques pistes à un moment où je ne savais pas par où commencer.

La couleur est introduite par séquences autonomes ou ponctuellement à la fin d’une séquence noir et blanc, comme un accident de la vue, une image onirique.

Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Ayant intégré cette année Document d’Artistes Nouvelle-Aquitaine, j’ai pu montrer une étape de ce travail à des commissaires invités, un temps riche d’échanges bienveillants.

J’aimerais pouvoir exposer et éditer ce projet qui me tient particulièrement à cœur, afin de partager un travail qui vise à ouvrir un espace où se conjuguent l’attention, la poésie et l’éthique.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Raconte-moi une photo de ce projet

C’est une des premières images que j’ai souhaité inclure dans ce projet. La photographie a été prise en 2022, pendant les vacances de la Toussaint, au bord du lac de Lavaugelade, près de chez nous.

Clara Chichin - Aux mille sources la belle vie
Clara Chichin – Aux mille sources la belle vie

Ce petit lac, plus sauvage et moins fréquenté que le lac de Vassivière, est un lieu où les habitants viennent se baigner. L’automne était doux ce jour-là et ma fille Suzanne grimpe entre deux pins.

Le temps de l’action est très court et elle doit trouver une force et un équilibre précis pour ne pas glisser ni s’égratigner aux troncs.

Dans cette image, je retrouve l’idée du jeu, du corps, en relation avec les arbres, ma fille ayant adopté l’un d’eux comme un refuge, un nid.

La disposition de ses bras et de ses jambes entre les troncs crée une nouvelle composition, où le corps devient à la fois lien et point de passage.

Je ne me souviens plus exactement de l’appareil utilisé, probablement mon Contax T2 encore en fonctionnement à ce moment-là.

Partie II : Les goûts et les inspirations de Clara Chichin

Un album que tu as beaucoup écouté

Kid A (2000) de Radiohead que j’ai redécouvert il y a peu.

 Écouter ‘Kid A’ sur Spotify ou Deezer

Un roman qui a éveillé quelque chose en toi

Le roman de Clara Ysé, Mise à feu (2021), roman initiatique, contant l’aventure d’un frère et d’une sœur, à la lisière du merveilleux.

Mais aussi dernièrement, Les Habitantes (2026), roman sensoriel dans lequel Pauline Peyrade « installe une communauté élargie où êtres vivants, animaux, plantes et paysages coexistent sur un même plan. »

Un film dont tu te sens proche

Rois et Reine (2004) d’Arnaud Desplechin.

Où trouves-tu l’inspiration ?

Dans mon environnement quotidien, ce que j’observe, la nature autour de moi, ce que j’écoute et lis, dans mes amitiés, mais aussi dans les travaux d’artistes dont j’admire le travail.

Depuis peu, je m’intéresse davantage à la peinture qu’auparavant, et les œuvres de Marine Wallon, Mireille Blanc, Eva Nielsen, Maud Marie, Sarah Jérôme, Françoise Pétrovitch, qui, même si elles sont différentes, m’interpellent et m’intéressent chacune à leur manière.

Je pense également au travail de Patrick Devreux, mon ancien professeur aux Beaux-Arts, peintre, lithographe et graveur, très sensible à la photographie.

Les photographes qui t’inspirent

Il y a les photographes amis, tels que Stéphane Charpentier, que je connais depuis vingt ans maintenant, qui m’a fait découvrir le travail de Michael Ackerman. Damien Daufresne et Gilles Roudière que j’ai rencontrés grâce à Stéphane. Gabrielle Duplantier.

Stéphane Charpentier - Radiance
Stéphane Charpentier – Radiance

Pour en savoir plus sur Stéphane Charpentier, lisez :

Gabrielle Duplantier - Volta - Arbre
Gabrielle Duplantier – Volta

Pour en savoir plus sur Gabrielle Duplantier, lisez :

Il y a aussi d’autres amies artistes qui me sont chères et dont les échanges sont féconds : Pauline Hisbacq, Nolwenn Brod, Lucie Pastureau, Amandine Freyd, Lola Hakimian.

Nolwenn Brod - Le temps de l'immaturité
Nolwenn Brod – Le temps de l’immaturité

Je regarde également beaucoup Dolorès Marat, que Magalie Jauffret, journaliste malheureusement décédée il y a quelques mois, m’avait fait découvrir en sortant l’un de ses livres de sa bibliothèque, une après-midi où elle m’avait accueillie chez elle.

Dolorès Marat - Les anges, Deauville, 1986
Dolorès Marat – Les anges, Deauville, 1986

Je regarde aussi Sally Mann, Nan Goldin, Robert Frank, mais aussi Anne-Lise Broyer, Marine Lanier, Julien Magre, Arno Brignon. Tout cela est énoncé un peu dans le désordre.

Pour en savoir plus sur Julien Magre, lisez :

Pour en savoir plus sur Arno Brignon, lisez :

Un livre photo sur lequel tu reviens souvent

Half life (2010) de Michael Ackerman.

Partie III : Le processus créatif de Clara Chichin

Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?

Je travaille beaucoup, dans un premier temps, par intuition. Les images sont toujours premières et c’est ensuite, par un premier travail d’assemblage, que quelque chose prend forme et que j’approfondis ensuite, en passant notamment par l’écriture et une forme de documentation faite de lectures ou de l’écoute de podcasts qui viennent nourrir le propos.

Je ne souhaite pas que les images illustrent mon propos, mais qu’elles parlent par elles-mêmes.

Ma formation pluridisciplinaire à l’université, avant mon entrée aux Beaux-Arts, a en quelque sorte façonné ma manière de travailler. Ces lectures sont comme un « arrière-monde », pour reprendre les mots de Patrick Devreux.

Il y a un aller-retour entre intérieur et extérieur, intuition et réflexion.

Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?

Il n’y a pas d’obligation, mais souvent j’essaie de ne pas dissocier le fond et la forme. J’ai toujours peur que les images soient en décalage avec ce que j’ai écrit. C’est un piège que j’essaie d’éviter.

Cela part souvent du biographique, de ce qu’il y a autour de moi, de mes expériences. Cela peut passer par l’expérience du deuil, avec la réalisation de carnets de deuil entre 2007 et 2009 mêlant textes et images, par mon lien aux autres, les lieux traversés, l’expérience de la maternité.

Ça part souvent des images. Mais ces images, même si elles sont oniriques, « décollées du réel », ne sont pas déconnectées d’un contexte.

Elles sont ainsi une forme de proposition d’un certain rapport au monde. Elles visent à susciter une forme d’attention, « un état poétique », une manière d’être au monde, « sensible, attentive, contemplative. » (Patrick Chamoiseau).

Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?

Les deux ont pour moi une valeur et une nécessité différentes. Certaines images existent de manière autonome, comme des apparitions isolées, capables de tenir seules.

Mais je travaille majoritairement par ensembles, car la mise en relation des images ouvre un espace plus vaste : celui de la nuance, de la dérive, de l’association, du rythme.

La séquence permet des glissements de sens, des respirations, des silences, proches de l’écriture poétique ou cinématographique.

Dans ce cadre, une image peut être forte seule, mais elle gagne à être déplacée, mise en tension avec d’autres, pour faire émerger une expérience plus complexe du regard.

Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?

La beauté est pour moi une porte d’entrée. Elle happe le regard, retient l’attention, ouvre un temps de pause et de disponibilité. Mais elle n’est jamais une fin en soi.

Si elle est présente dans mes images, c’est comme une manière de rendre possible une expérience plus profonde, une forme de contemplation qui permet d’accéder à autre chose : une sensation, un trouble, une émotion, une réflexion sur notre manière d’être au monde.

La beauté est alors moins une qualité formelle qu’un état de relation.

As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?

C’est difficile à dire, mais je pense qu’au fil des années, une écriture s’est forgée. En tous les cas, c’est ce qu’on semble me dire.

Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?

Comme évoqué précédemment, je pense qu’il y a, dans ma pratique, un mélange des deux, un aller-retour entre intuition et intellectualisation.

Je pense intellectualiser mon intuition première, du moins la verbaliser.

Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?

Je me situerais au seuil de la poésie abstraite.

En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont laissé la possibilité de suivre ma voie.

Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloquée sur le plan créatif ?

Je fais une pause et je demande de l’aide, un regard extérieur.

Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?

Souvent, je ressens une forme de lassitude. Les images s’épuisent par elles-mêmes, je tourne en rond.

Pour aller plus loin

Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Clara Chichin et son travail :

Dans cette interview, Clara Chichin explique comment la résidence devient pour elle un outil d’exploration sensible permettant de renouveler le regard porté sur un territoire, en dépassant ses stéréotypes visuels.

À travers la série Le Dos des arbres, Clara Chichin décrit une photographie introspective où paysage et figure féminine se confondent, la nature devenant le miroir d’états intérieurs et d’autoportraits projetés.

Dans ce texte, Fabien Ribéry propose une lecture sensible du travail de Clara Chichin, en abordant le paysage comme un territoire imaginaire où la lumière, les accidents argentiques et la persistance rétinienne font dialoguer le temps, l’intime et le monumental.

Vous pouvez aussi :

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Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. N’hésitez pas à partager l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Clara Chichin (et le mien). Vous pouvez aussi me laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.

Poursuivez la lecture avec une autre entrevue : Dans la tête de Julien Lacroix

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Une réponse sur « Dans la tête de Clara Chichin »

– Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite?

– Je me situerais au seuil de la poésie abstraite.

Heureux de lire cette réponse, qui est si satisfaisante. Clara Chichin n’a pas besoin de développer plus, elle vient de le faire dans ses réponses précédentes.

Le développement sur les avancées du dernier projet en cours offre une plongée dans le doute et le cheminement d’un artiste face à son œuvre.

Je me répète, mais je ne suis jamais déçu de ces apnées intracrâniennes.

Au plaisir de la prochaine.

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