Dans cet article, j’analyse la structure, la séquence, la narration visuelle et les symboles qui traversent le livre King, Queen, Knave de Gregory Halpern, sorti en septembre 2024 aux éditions Mack.
Temps de lecture : 13 min
Le livre a pour décor Buffalo, une ville située dans l’État de New York.
C’est précisément au 353, Alabama Street que Gregory Halpern a fait cette photo, celle qui ouvre le livre King, Queen, Knave.

Voici à quoi ressemble l’endroit sur Google Street View :
Je ne pensais pas qu’Halpern pourrait faire mieux que ZZYZX, l’un des plus grands livres photo de ces 10 dernières années.
Mais après avoir passé beaucoup trop d’heures à le disséquer, je commence à me poser la question.
C’est le sujet de l’article.
Revenir chez soi, c’est être à la fois étranger et familier d’un lieu
La genèse de King, Queen, Knave remonte à 2004.
Gregory Halpern est alors en master au CCA, une célèbre école d’art en Californie.
L’étudiant se sent perdu, sans direction. Il peine à donner un sens à sa démarche et à savoir où il va en tant que photographe.
Il dit :
« Je n’avais rien à dire. Je n’avais aucune idée de quoi faire. »
Il décide alors de rentrer à Buffalo pendant les vacances d’hiver et de photographier sa ville natale chaque jour pendant 6 semaines.
Il dit :
« On pourrait penser que ce serait de loin le plus facile, mais émotionnellement, rentrer chez soi, c’est toujours compliqué. Je pense qu’il y a cette idée qu’en grandissant, si tu veux réussir, tu es censé partir et ne pas revenir.
Donc, d’une certaine manière, il y a un plaisir à partir, mais aucun autre endroit n’a jamais ressemblé autant à chez moi depuis que je suis parti. »
C’est comme ça qu’Halpern commence à photographier la ville d’où il est originaire.
Buffalo était autrefois l’un des fleurons de l’industrie américaine. La ville s’était développée grâce à l’industrie sidérurgique. Bethlehem Steel était l’une des deux plus grandes aciéries du monde.
Aujourd’hui, le lieu est envahi par les tournesols.

À partir des années 1950 et de la désindustrialisation, Buffalo a pris cher. Sa population est passée de 580.000 habitants en 1950 à moins de 300.000 dans les années 2010. Aujourd’hui, 30% des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté.
De manière ironique, la ville est devenue un centre majeur du recyclage des métaux, notamment ceux provenant des voitures hors d’usage. Des trains y acheminent ces vieilles carcasses, qui sont fondues sur place. Buffalo ne produit plus de métal, sauf en recyclant l’ancien.
D’une certaine façon, c’est comme si la ville se dévorait elle-même pour survivre.

Buffalo est le décor de King, Queen, Knave.
Halpern est attiré par cet endroit en transition, où le passé et le présent coexistent dans une tension palpable. L’histoire de la ville – prospérité, déclin, mort – évoque le cycle de la vie.
Un cycle qui se manifeste aussi à Buffalo à travers ses saisons extrêmes.
Le cycle des saisons
Le livre s’ouvre sur un hiver impitoyable, sans vie, accentué par l’absence de soleil et la monochromie.

Halpern dit :
« Je voulais que ce poids, cette lourdeur, imprègne l’ouverture du livre. »
Si le feu et la cendre symbolisent l’industrie lourde, la glace et la neige incarnent les saisons extrêmes.
Halpern joue avec les oppositions et les contrastes.
Il dit :
« J’aime travailler avec les opposés : noir et blanc, lumière et obscurité, saturation et désaturation, espoir et désespoir. Ces contrastes, à la fois littéraux et métaphoriques, me fascinent. Parfois, les opposés doivent être placés l’un à côté de l’autre, et en construisant un livre, j’aime jouer sur ces ressemblances et dissemblances pour créer une tension, une narration. »


Après l’hiver vient le printemps.
Il s’invite timidement dans le livre, à travers de petites fleurs qui percent une pelouse enneigée.

Au fil des pages, les images restent saisonnières et ambivalentes.
Sous une lumière incroyable, une femme cueille des fleurs devant une centrale électrique.

Halpern dit avoir été marqué par Rokytník (1995) de Jitka Hanzlová, un livre « rare sur l’enfance et le cycle des saisons. »


Rokytník est le village où la photographe tchèque a grandi, dans ce qui était à l’époque la Tchécoslovaquie. Hanzlová y est retournée pendant ses études en communication visuelle et photographie.
Elle a photographié ses habitants de 1990 à 1994, dans le contexte des bouleversements qui ont suivi la chute du Mur de Berlin. Comme Halpern, Hanzlová est revenue dans le lieu de son enfance.
Je suis aussi frappé par les similitudes formelles, notamment :
- le format vertical
- l’attention portée à la lumière
- l’espace laissé autour des sujets


Halpern a été sensible à la façon dont Hanzlová a pensé son livre, structuré autour du cycle des saisons. Celui-ci commence par une image d’une corde à linge en été et se termine par une autre corde à linge en hiver.
Halpern dit que cette structure a été une source d’inspiration pour lui, en particulier dans la façon dont elle « capture le flot continu et l’instabilité du temps. »
Une mystérieuse biche blanche
Le livre s’ouvre sur l’image d’un animal blanc. Une biche nommée April, apparemment célèbre dans le quartier de l’Old First Ward, où Halpern l’a photographiée.

Ce quartier était autrefois un ancien quartier ouvrier, où étaient logés les immigrés irlandais venus travailler dans les usines, le long de la rivière Buffalo, du temps de la splendeur de la ville.
Halpern dit :
« Ce quartier est devenu très calme. Il est bordé par une réserve naturelle. April navigue entre ces deux mondes, entre l’environnement urbain et la nature, ce que je trouve fascinant. »
Symbole de rareté et de mystère, l’animal blanc occupe une place importante dans la mythologie et la religion.
Sur le terme de réalisme magique, Halpern hésite, mais l’aime pour sa capacité à insérer du fantastique dans une réalité tangible. Il cherche à créer un sentiment où « quelque chose de magique pourrait arriver », sans basculer totalement dans l’irréel.
April apparaît trois fois dans le livre, renforçant l’idée de cycles et de répétitions. Sur Wikipédia, j’ai lu que les Celtes considéraient les cerfs blancs comme « des messagers de l’Autre Monde ».
Dans King, Queen, Knave, cette biche blanche est-elle un présage, une bénédiction ou un symbole ? Je n’ai pas totalement résolu l’énigme. Ce que je remarque, c’est que l’animal apparaît lors de changements de saison.
Voilà l’automne.

Un regard sur la vulnérabilité
J’aime la façon dont Halpern photographie la vulnérabilité et l’ambiguïté.
Regardez ce portrait.

Ce jeune homme semble fragile avec ses béquilles.
Mais il a aussi l’air héroïque.
Pourquoi ?
À mon avis, cela vient de 3 éléments :
- La lumière, presque surnaturelle
- La mise au point qui n’est pas tout à fait faite sur le sujet
- Le rendu du vieil objectif qu’Halpern utilise, associé à son fidèle Pentax 6×7 (visible dans cette vidéo).
Le photographe semble chercher une esthétique imparfaite et impressionniste, avec une mise au point parfois aléatoire qui donne une texture spécifique à ses images.
Au sujet du portrait, il dit :
« Ce qui me fascine, c’est que lorsqu’on regarde une personne, toutes ses facettes coexistent en elle. Nous avons en nous différentes façons d’être, différentes identités possibles. Pourtant, une photographie ne peut raconter qu’une partie de cette complexité.
L’image n’est, après tout, que la lumière rebondissant sur la surface d’une personne. Nous avons tendance à attribuer aux portraits une profondeur, une essence, à croire qu’ils révèlent quelque chose d’essentiel sur un individu. C’est peut-être vrai, mais il est tout aussi possible qu’ils fassent tout autre chose.
C’est cette tension qui m’intéresse en photographie : l’incertitude sur l’identité, la multiplicité des facettes d’une personne. »

Son regard sur la vulnérabilité s’étend aux paysages et aux animaux.


Le jeu comme métaphore des relations humaines
Le livre adopte une structure cyclique avec des éléments qui se répètent.
On l’a déjà vu avec la biche April et les saisons.
C’est également le cas avec les jeux, qui apparaissent trois fois dans le livre sous la forme de dés, de dominos et d’un jeu de dames.

Halpern dit :
« Dans les jeux, il y a souvent des structures de pouvoir. Il y a des gagnants et des perdants. »
Il ajoute :
« Je réfléchis beaucoup aux métaphores que les jeux révèlent sur les relations humaines et sur la vie elle-même. Les jeux semblent à la fois ludiques et sinistres, un mélange complexe. »
Laisser place à l’inattendu dans le processus créatif
Halpern dit :
« Si je comprends tout des images avant même de les faire, le projet devient ennuyeux. Je ne fais plus qu’illustrer une idée. Quand je tâtonne, le résultat est bien meilleur.
Je suis un grand fan du podcast The New Yorker Fiction, dans lequel beaucoup d’écrivains disent : « Je ne savais pas comment l’histoire allait se terminer. »
Concernant la création du livre, il explique avoir d’abord photographié l’hiver et la mort, avant d’introduire des images de printemps et de renaissance pour instaurer une tension et créer un équilibre dans son récit visuel.
Il préfère que ce soient les images qui le guident, plutôt que d’imposer une thématique dès le départ.
Une fin tournée vers le ciel
Tout organisme vivant tend vers la mort. La séquence finale de King, Queen, Knave s’achève par un mouvement ascendant, l’appareil photo tourné vers le ciel.

Des oiseaux s’envolent à travers des arbres dépouillés de leurs feuilles. Le flash fige leur mouvement, créant une vision insaisissable, presque spectrale.
Un titre à la puissance évocatrice
Je referme le livre et le titre apparaît sur la reliure.
King, Queen, Knave
Halpern dit :
« J’ai choisi d’utiliser le terme ancien et archaïque Knave au lieu de Jack. Dans les cartes, le Valet (Jack) est la figure la plus basse des cartes habillées, en dessous du Roi (King) et de la Reine (Queen).
Mais le « Jack » est aussi un personnage rusé, un farceur et le « Knave » désigne quelqu’un de peu fiable.
Autrefois, dans les jeux de cartes, le Roi (King) était représenté par un « K » dans le coin, et le « Knave » par « Kn ».
Mais avec le temps, la disposition des cartes a changé : le « K » a été déplacé dans le coin supérieur pour que les joueurs puissent voir les valeurs en éventail.
Cela a entraîné une confusion entre « K » (King) et « Kn » (Knave), ce qui a conduit les fabricants de cartes à remplacer Knave par Jack, un terme plus courant.
Ce glissement m’a fasciné : qu’un Roi et un Valet (Knave) puissent être confondus, c’est une idée qui résonne d’une certaine manière, surtout ces derniers temps… »
Une couverture qui intrigue plutôt qu’elle n’explique
Voici la couverture du livre.

Il s’agit d’une image présente dans la séquence finale du livre.
Halpern dit :
« J’aime les couvertures qui ne sont pas une simple publicité pour le livre […] J’aime que la couverture pose des questions, intrigue, voire frustre le lecteur, mais surtout, qu’elle l’incite à ouvrir le livre et à devenir un lecteur actif.
Je ne veux pas asséner un message, mais plutôt guider. Un livre, pour moi, c’est comme tendre la main à quelqu’un : le lecteur peut choisir de la saisir et de me suivre, mais aussi la lâcher à tout moment en refermant le livre, car il y en aura toujours d’autres à regarder. Cette relation entre l’auteur et le lecteur est fragile mais me fascine. »

Sur cette image, Halpern dit :
« C’est une photographie que j’ai prise il y a 20 ans à Buffalo, dans ma ville natale, et je vis toujours dans cette région de l’ouest de l’État de New York, où la plupart des images du livre ont été réalisées.
Peu de gens comprennent immédiatement ce qu’elle représente, et je préfère ne pas l’expliquer.
À première vue, elle peut évoquer une sensation proche de celle que procurent les images du cosmos, une sorte d’émerveillement.
Mais en s’y attardant, on finit par repérer des détails qui révèlent qu’il s’agit en réalité de quelque chose de banal.
Cet écart m’intéresse : j’aime être un narrateur peu fiable, jouer avec la perception du lecteur.
Alors, peut-on me faire confiance en empruntant ce chemin avec moi ?
Finalement, peu importe, tant que le lecteur continue à avancer, qu’il garde ma main dans la sienne. S’il a le sentiment que je sais où je vais et que je l’emmène vers un endroit intéressant, il restera.
Mais si tout est prévisible, si l’on devine dès le départ la destination et la manière dont on va l’atteindre, alors pourquoi s’attarder ?
Autant aller directement à la fin. »
Moi, en m’y attardant, la couverture me fait penser au plafond d’un open space.
Et vous ? Dites-le moi en commentaire.
Faire un livre photo, c’est accomplir un acte de foi
Halpern dit :
« Une des choses qui me fascinent, en tant que forme, c’est la création d’une séquence d’images, particulièrement sans mots.
Il y a un langage – si on peut l’appeler ainsi – que l’on doit inventer, et un acte de foi à accomplir : celui de croire que le lecteur recevra les images avec une certaine justesse, en accord, au moins en partie, avec nos intentions. Sans mots, cet acte de foi est encore plus grand. »
Les 3 principales sources utilisées pour écrire l’article, en plus de mon cerveau
Je les ai triées par ordre d’intérêt décroissant (selon moi) :
- Article d’American Suburb X : Gregory Halpern – King, Queen, Knave (13 min)
- Vidéo de la Fondation Henri Cartier-Bresson : Feuilletage #9 | King, Queen, Knave avec Gregory Halpern (34 min)
- Interview vidéo de Gregory Halpern par le journaliste Lucas Fiore : Book presentation: King, Queen, Knave by Gregory Halpern (1h15)
Tout est en anglais.
Comment voir le livre King, Queen, Knave
Vous avez 3 options pour profiter du livre :
- l’acheter, par exemple ici à la librairie du Jeu de Paume
- l’emprunter, à Paris là, à la médiathèque Edmond Rostand
- le feuilleter en ligne là, via une vidéo youtube
💡 Que vous inspire le livre King, Queen, Knave de Gregory Halpern ? Dites-le moi en commentaire.
Merci de m’avoir lu.
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6 réponses sur « Je décortique « King, Queen, Knave » de Gregory Halpern »
Merci pour ce beau voyage.
Ce livre est une véritable énigme visuelle. Une invitation à se perdre dans les cycles de Buffalo et dans les détails qui échappent.
J’aime beaucoup l’idée que Halpern nous prenne par la main. Il nous guide à travers ces saisons, ces contrastes, ces présages, comme cette biche blanche qui revient hanter les pages.
On a l’impression de suivre un récit. Chaque image est à la fois une question et une réponse, sans jamais tout dévoiler.
C’est rare, un livre qui ose rester mystérieux tout en nous faisant sentir qu’on est au bon endroit. Comme si on partageait un secret avec l’auteur.
Merci pour cette analyse, qui donne encore plus envie de s’y replonger.
Merci Antoine pour cet article. Tu m’as donné envie de ressortir ce livre que j’aimais déjà beaucoup.
Merci pour cet article.
Ce que je trouve d’abord admirable, c’est de lire votre analyse pointue de l’œuvre. Je pense qu’on a toujours besoin d’être guidés dans l’appréhension d’une œuvre artistique, afin d’être sûrs de ne pas passer à côté. De ce point de vue, bravo et merci.
D’un autre côté, je suis impressionné par l’approche de l’auteur. Sa maîtrise de la prise de vue au service d’un propos. Ce qui m’intéresse ici, c’est que le propos n’écrase pas la dimension esthétique des images, qui sont très belles.
À l’heure où l’Amérique vacille dans ses certitudes, quel sens de l’à-propos que de voir ce magnifique portrait d’un pays désenchanté.
La face sombre d’Halpern colle parfaitement à son sujet. Les âmes sensibles se brûlent-elles les ailes face à la violence sourde du pays?
Dramatiquement photogénique, l’Amérique reste une source d’inspiration inépuisable.
Merci pour ce partage.