Dans la tête de Julien Lacroix
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Photographie narrative

Dans la tête de Julien Lacroix

Entrez dans la tête du photographe Julien Lacroix, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.

Temps de lecture : 18 min

Pour en savoir plus sur le concept de l’entrevue : C’est quoi l’entrevueDans la tête” ?

Les réponses sont rédigées par Julien Lacroix lui-même.

Sommaire

Qui est Julien Lacroix ?

Julien Lacroix est un photographe autodidacte français, né en 1985 à Annecy. Diplômé en ingénierie du son à la SAE Institute de Paris, il est aussi un montagnard passionné, dont le sommet fétiche est l’Aiguille Verte.

Il est l’auteur de Les Grandes Solitudes de Jacques Balmat (2018, Éditions Librairie des Alpes) et de Mon Guide (2021, Éditions Mons), coécrit avec le guide et athlète Mathéo Jacquemoud.

En 2025, il publie Spectra aux Éditions Révolues, un projet intime où le paysage alpin se réinvente, oscillant entre mémoire, vestiges et mondes possibles.

Ses principaux projets photo

Les Grandes Solitudes de Jacques Balmat (2018)

Publié en 2018 en auto-édition, puis réédité en 2020 aux Éditions Librairie des Alpes, ce premier ouvrage est mon hommage à Jacques Balmat, premier vainqueur du Mont-Blanc en 1786.

Julien Lacroix - Les Grandes Solitudes de Jacques Balmat
Julien Lacroix – Les Grandes Solitudes de Jacques Balmat

À travers un récit mêlant texte et photographies, j’y restitue les paysages et les atmosphères de la vallée de Chamonix où le jeune cristallier (chasseur de cristaux) a forgé son destin.

Ce carnet photographique explore les lieux de mémoire de l’alpinisme moderne et interroge la solitude, le courage et la fascination pour la montagne.

Fasciné depuis l’enfance par cette figure, j’ai imaginé être à ses côtés lors de ses repérages précédant l’ascension du Mont-Blanc avec le docteur Paccard.

L’idée de ce projet croisant textes et images m’est venue après avoir découvert, à la Librairie des Alpes à Paris, un récit romancé de sa vie par l’écrivain Charles Rochat-Cenise.

Le projet aboutit en 2018 au livre auto-édité Les Grandes Solitudes de Jacques Balmat.

Mon Guide (2021)

Paru en 2021 aux Éditions Mons, Mon Guide est né de ma complicité avec le guide de haute montagne Mathéo Jacquemoud.

Julien Lacroix -  Mon guide
Julien Lacroix – Mon guide

Réalisé au fil de nos courses dans le massif du Mont-Blanc, l’ouvrage associe textes et photographies en noir et blanc pour livrer un éloge de la montagne et de la relation client-guide.

Plus qu’un récit d’ascensions, il met en lumière la confiance, la transmission et l’humilité de la cordée. Ce recueil rend hommage à la beauté fragile des Alpes et à l’artisanat du montagnard, incarné par Mathéo.

Julien Lacroix - Mon guide
Julien Lacroix – Mon guide

Le projet aboutit en 2021 au livre auto-édité Mon Guide.

Spectra (2025)

Paru en 2025 aux Éditions Révolues, Spectra est un projet profondément intime. J’y ai voulu réinventer le paysage alpin en le confrontant à des formes énigmatiques, comme des vestiges d’un futur déjà en ruine.

Julien Lacroix -  SPECTRA
Julien Lacroix – Spectra

Entre mémoire, absence et projections dystopiques, ces images interrogent ce que l’homme laisse derrière lui et ce que la montagne continuera d’abriter.

Je ne cherche pas à documenter le réel, mais à ouvrir des visions possibles, à brouiller la frontière entre photographie et imaginaire. Spectra est pour moi une sorte d’archéologie imaginaire : une manière de photographier le futur comme s’il était déjà passé.

Julien Lacroix -  SPECTRA
Julien Lacroix – Spectra

Le projet aboutit au livre Spectra, publié en mai 2025 aux éditions Révolues.

La Patrouille des Glaciers

Ce projet, encore inédit et non publié, prolonge ma réflexion sur la montagne à travers le prisme de la fiction. Ici, tout est inventé.

Julien Lacroix - La Patrouille des Glaciers
Julien Lacroix – La Patrouille des Glaciers

Par mes images manipulées, j’ai fait surgir la présence de figures mystérieuses et dissimulées, veillant sur les glaciers en train de disparaître. Leur identité reste volontairement secrète, comme si elles appartenaient à une confrérie intemporelle, témoins silencieux d’un monde en mutation.

Julien Lacroix - La Patrouille des Glaciers
Julien Lacroix – La Patrouille des Glaciers

Avec La Patrouille des Glaciers, j’explore l’idée d’une surveillance quasi mythologique, incarnant à la fois la fragilité de ces paysages et la persistance de leur esprit.

Cette série est née d’une fiction intime : j’ai imaginé des marches solitaires à leurs côtés, partageant leur silence. Je me mets ici dans la position d’un photographe documentaire.

Julien Lacroix - La Patrouille des Glaciers
Julien Lacroix – La Patrouille des Glaciers

Partie I : Zoom sur un projet photo de Julien Lacroix

Parle-moi d’un de tes projets : Spectra

Après mes deux premiers livres, j’ai ressenti le besoin de donner vie à un projet qui me trottait dans la tête depuis longtemps.

Je voulais créer une série qui aborde les bouleversements climatiques actuels et leurs impacts visibles en montagne, mais sans adopter l’approche scientifique ou rationnelle, qui ne correspond ni à mes compétences ni à ma démarche.

Julien Lacroix – Spectra

Ce que je peux offrir, en revanche, c’est un imaginaire développé, capable de proposer à mes lecteurs et spectateurs des clés de réflexion différentes, plus sensibles, plus poétiques, plus déroutantes aussi.

Le déclic est venu d’un rêve. Un matin, je me suis réveillé avec une sensation étrange : j’avais rêvé de la Dent du Géant, ce sommet emblématique du massif du Mont-Blanc, qui se dressait devant moi… mais entourée par un océan arctique. Le paysage m’était à la fois familier et irréel : je reconnaissais la silhouette du sommet, mais il émergeait d’une mer glaciale, incongrue, presque inquiétante. Ce rêve m’a frappé comme une évidence.

Voilà l’axe de mon projet : mêler photographie réelle et éléments imaginaires, brouiller les pistes, permettre de reconnaître le paysage tout en suscitant un sentiment de décalage, d’incompréhension.

Julien Lacroix – Spectra

J’ai alors entrepris de plonger dans mes archives, accumulées au fil de quatre années passées en montagne avec mon Leica M. Toutes les images sont vraies à la base : une seule partie de chacune a été manipulée.

Je tenais absolument à ce que Spectra reste un livre de photographie de montagne, conçu du point de vue d’un photographe alpiniste, les deux pieds sur terre. Dans ce monde imaginaire, j’ai voulu conserver ma « patte » : mes cadrages, mon œil, ma façon d’aborder la montagne.

Le processus de création s’est appuyé sur Photoshop, dans un travail de montage patient et artisanal. J’ai multiplié les manipulations, cherchant à obtenir des images qui soient à la fois crédibles et déstabilisantes, toujours cohérentes entre elles. Chaque composition devait conserver une tension entre ce que l’œil reconnaît et ce qu’il ne peut pas expliquer.

Ainsi est né Spectra, un projet où les montagnes se transforment en ruines d’anticipation, où les paysages alpins s’hybrident avec des visions dystopiques, où la mémoire et l’imaginaire se rencontrent pour interroger notre rapport au temps présent. Je ne cherche pas à livrer des vérités scientifiques, mais à ouvrir des pistes de réflexion : que restera-t-il de nous ? Quels mondes sont en train de naître sous nos yeux ? Et comment la montagne, éternelle et fragile à la fois, deviendra le théâtre de ces futurs possibles ?

Du point de vue de la réalisation, je suis très heureux d’avoir fait confiance aux Éditions Révolues, et fier que la conception graphique ait été confiée à Jad Hussein, dont l’audace et la créativité ont donné au livre une force supplémentaire. 

Aller plus loin :

➝ Vous pouvez lire la chronique de Spectra, de l’auteur et chroniqueur Frédéric Martin, sur son site 5, Rue du.

Raconte-moi une photo de ce projet

Impossible pour moi de ne pas intégrer la Mer de Glace à Spectra. Ce lieu, aujourd’hui emblématique du recul glaciaire, est devenu le triste témoin du changement en cours.

Julien Lacroix -  SPECTRA
Julien Lacroix – Spectra

J’ai repris ce cadrage presque classique, celui que des générations de visiteurs ont photographié depuis le Montenvers à Chamonix. Mais ici, le paysage bascule dans une autre dimension : le chaos domine, la glace a disparu, et des vestiges de béton paraissent avoir été érigés pour contenir ce qu’il restait.

Au fond, un barrage monumental se dresse, énigmatique. Retenait-il autrefois de l’eau, de la glace ? Nul ne le sait. Tout évoque les restes d’un passé révolu ou l’anticipation d’un futur déjà en ruine.

Cette image est l’une des pièces maîtresses du projet : elle condense l’imaginaire collectif autour de la Mer de Glace, tout en le renversant. Ce symbole partagé par tous devient le support d’un vertige, entre mémoire et fiction, où la montagne apparaît comme le décor d’un monde qui se défait et dont il ne subsiste que des traces.

Partie II : Les goûts et les inspirations de Julien Lacroix

Un album que tu as beaucoup écouté

Question difficile… J’écoute énormément de musique, mais un album qui m’a profondément marqué, c’est Lost in the Dream de The War On Drugs, paru en 2014 chez Secretly Canadian.

Cet album est une traversée intérieure, à la fois rêveuse et lancinante. Il porte en lui une mélancolie lumineuse, ce mélange rare de nostalgie et d’élan vital. Le titre 5, Disappearing, a une résonance particulière pour moi. Il me fait un bien fou. Les accords, les nappes de guitares, la lenteur hypnotique des motifs sonores déploient une sensibilité inouïe. C’est un disque qui accompagne les nuits d’insomnie comme les longues routes solitaires.

 Écouter ‘Lost in the Dream‘ sur Spotify ou Deezer

Pendant la création de Spectra, j’ai beaucoup écouté l’album Natten (2021) de Bremer/McCoy. Un album méditatif d’une grande finesse. Le jeu entre contrebasse et claviers est souvent salué pour sa précision et sa douceur, déployant une émotion contenue mais puissante. Natten m’a accompagné dans les heures silencieuses de création devant mon ordinateur.

 Écouter ‘Natten‘ sur Spotify ou Deezer

Un roman qui a éveillé quelque chose en toi

Étonnamment, je n’ai jamais été très porté sur le roman. Ce qui m’attire davantage, ce sont les récits « vrais », rationnels, ou nourris de faits historiques, scientifiques ou philosophiques.

Enfant, je me plongeais dans Pagnol, La Gloire de mon père (1957) et Le Château de ma mère (1957), où l’innocence et la lumière de l’enfance se déploient comme des souvenirs universels. Plus tard, dans ma vie d’adulte, c’est Jean-Jacques Rousseau qui m’a accompagné, avec ses Les Rêveries du promeneur solitaire (1782).

Je pense qu’entre Pagnol et Rousseau, il y a comme une continuité secrète : la même recherche d’un rapport sincère au monde, fait d’observation, de mémoire et de contemplation.

Un film dont tu te sens proche

Dune (2021) de Denis Villeneuve, avant tout pour sa photographie. J’y retrouve une puissance visuelle rare, où chaque plan devient tableau. La lumière, les ombres, l’immensité des paysages désertiques évoquent pour moi une forme de transcendance. La photographie de Dune m’inspire comme peut le faire une montagne par sa capacité à mêler grandeur, vertige et silence.

Où trouves-tu l’inspiration ?

Banalement, je trouve de l’inspiration dans la vie de tous les jours. Je fonctionne beaucoup par élans créatifs : parfois difficiles à exprimer avec des mots, mais dont je sais instinctivement ce que je veux en faire.

Ma sensibilité est sans doute ce qui nourrit le plus ma créativité. Elle m’aide à percevoir des nuances que d’autres laisseraient filer : une lumière qui change, un silence, un détail presque invisible. C’est souvent dans ces interstices que surgit l’inspiration. Spectra, par exemple, est né tout simplement d’un rêve.

La montagne, elle, m’inspire depuis toujours. Bien avant la photographie, je passais des heures, enfant, à contempler avec des jumelles les paysages des massifs autour d’Annecy, où j’ai grandi.

Et puis il y a la rencontre des arts : la musique, le cinéma, la peinture, la littérature, l’architecture… Tous s’entrelacent et nourrissent mon imaginaire. Je crois qu’en restant attentif aux détails qui se présentent à nous, on découvre sans cesse de nouvelles sources d’inspiration.

Certaines influences plus précises ont aussi marqué mon parcours et se retrouvent, d’une certaine façon, dans Spectra. J’ai toujours été fasciné par le monument aux morts du plateau des Glières, conçu par Émile Gilioli, et par le projet visionnaire de Flaine imaginé par Marcel Breuer et les Boissonnas. Ces œuvres, à la croisée de l’art, de l’histoire et du paysage, continuent de nourrir ma réflexion. 

Les photographes qui t’inspirent

J’en citerai quatre, chacun pour des raisons différentes :

Vilém Heckel

Photographe tchèque, dont les cadrages précis et la force du noir et blanc me parlent énormément. J’admire son regard et la justesse de son travail.

Pierre Tairraz

Héritier d’une lignée de photographes chamoniards. Pour moi, une référence incontournable de la photographie alpine, ancrée dans le massif du Mont-Blanc.


Harry Gruyaert

Côté couleur, je dirais Harry Gruyaert, maître des atmosphères chromatiques et des lumières.

Sacha Goldberger

Et Sacha Goldberger, dont l’univers créatif et narratif m’inspire par sa liberté.

Un livre photo sur lequel tu reviens souvent

Un livre photo sur lequel je reviens souvent est Au temps des Alpages (2000) de Philippe Mazure, paru aux éditions La Fontaine de Siloé.

De prime abord, ce n’est pas un ouvrage particulièrement beau comme objet, mais il renferme un reportage d’une grande qualité par sa sensibilité et son authenticité.

Réalisées au début des années 1990 dans le Beaufortain, ces photographies racontent la vie quotidienne des montagnards pendant la saison estivale : fabriquer le fromage, soigner les bêtes, entretenir l’alpage.

Ces images, pleines de pudeur, montrent avec justesse la dureté du travail et la beauté simple de ces existences. C’est un véritable coup de cœur pour moi, davantage pour son contenu humain que pour le livre en tant qu’objet.

Partie III : Le processus créatif de Julien Lacroix

Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?

Chez moi, ce sont souvent les images qui ouvrent la voie. Une photographie isolée, une atmosphère, un détail visuel peuvent déclencher un questionnement plus large.

Ensuite, en revisitant mes archives, en confrontant ces fragments entre eux, une cohérence se dessine et un projet prend forme. C’est exactement ce qui s’est passé avec Spectra : des images réelles existaient déjà, mais en les regardant autrement, en y intégrant une dimension imaginaire, j’ai compris que je pouvais bâtir un récit plus vaste. Inventer un territoire.

Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?

Pour moi, un projet photo naît toujours d’une connexion personnelle : il faut que le sujet me touche intimement, que ce soit une montagne, une figure ou une idée.

Vient ensuite la forme, car j’accorde beaucoup d’importance au cadrage, à la cohérence esthétique et à l’épure du rendu.

Enfin, j’aime y glisser une dimension plus large : un commentaire discret sur notre rapport à la montagne, au temps, aux traces que nous laissons. L’ensemble doit rester à la fois intime et universel, pour que chacun puisse y trouver un écho.

Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?

Pour moi, une grande photo individuelle peut marquer par sa force immédiate, mais un projet photographique construit dans la durée permet d’aller plus loin.

C’est la cohérence d’un ensemble qui lui donne du sens : les images dialoguent, se complètent et ouvrent un récit. Dans un projet, chaque photo garde son autonomie mais prend une autre dimension en résonnant avec les autres. Ce qui m’intéresse, c’est cette mise en perspective : transformer une série d’images en une expérience, où l’on ne contemple pas seulement une beauté isolée, mais un univers entier.

L’editing et le choix des images pour monter un livre sont, pour moi, des étapes complexes. J’ai besoin du regard de l’éditeur pour élaguer, affiner, trouver l’équilibre. Un projet doit inclure des photos fortes, mais aussi d’autres plus discrètes qui laissent respirer le lecteur et instaurent un rythme. Une image jugée « faible » isolément peut sembler inutile, mais replacée intelligemment dans une séquence, elle devient indispensable.

Ce travail d’editing et de mise en forme est difficile mais passionnant, et je le trouve extrêmement stimulant. Au final, on choisit une combinaison, en sachant qu’il n’existe pas de séquence parfaite : les possibles sont multiples. C’est le fil conducteur du projet qui cadre l’ensemble, un peu comme une tonalité donne sa cohérence à une pièce musicale.

Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?

Je ne cherche pas à capturer le vrai, mais à révéler le beau : une beauté fugace, brute, ouverte à l’interprétation de chacun. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la beauté parfaite, l’image lisse et sans âme, mais une beauté fragile, parfois inquiétante, qui laisse une place au doute et à l’imaginaire. Dans mes photos de montagne, j’essaie de saisir ce mélange de puissance et de vulnérabilité.

Le cadrage, la géométrie, les angles et les lignes de fuite sont essentiels pour moi. Je ne les applique jamais de façon théorique, avec des grilles, mais je crois que mon regard les capte instinctivement. C’est une vision qui m’est propre, façonnée par la manière dont j’appréhende la pratique de la photographie.

Tenter de restituer la beauté devient alors un moyen de capter l’attention, pour conduire celui qui regarde vers autre chose : une réflexion, une émotion. Une belle photo est sans doute une image bien composée. Un coucher ou un lever de soleil, oui, c’est beau. Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est la photo réussie. Celle qui raconte quelque chose, qui résonne avec un vécu. La photographie est un récit, et chacun peut se construire le sien. C’est une fenêtre ouverte sur l’imaginaire. Le sentiment d’une belle photo, j’insiste, dépend toujours de l’émotion de celui qui la regarde.

As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?

Mon style, s’il existe, tient sans doute dans cette volonté de révéler une beauté fragile, parfois inquiétante, toujours ouverte à l’imaginaire. J’aime les cadrages épurés, les lignes de fuite, une géométrie instinctive qui donne de la tension à l’image.

Mais je ne me sens pas encore totalement légitime pour répondre à cette question : peut-être que cela apparaîtra plus clairement après plusieurs années de pratique.

Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?

Mon approche est d’abord intuitive. Je photographie avec mes émotions, mon instinct, en cherchant à capter ce qui m’arrête, ce qui me frappe. Disons que je commence du côté de l’intuition pure, et qu’ensuite, peu à peu, une pensée plus construite s’y greffe pour donner un sens global à l’ensemble.

Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?

Je pense que mon travail se situe du côté de la poésie, même si je n’en ai pas encore la certitude. 

En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?

Non, je n’ai pas souhaité que ma voix soit radicalement différente pour le moment. En revanche, je l’ai fait évoluer en y intégrant de nouveaux outils.

Aujourd’hui, je continue à travailler de manière artisanale avec mon Leica M, mais j’aime enrichir mes images avec des éléments introduits par des biais technologiques (retouches numériques, IA génératives, manipulations informatiques). Cela me stimule énormément, car cela prolonge mon regard au lieu de le transformer. Pour moi, cette hybridation fait déjà partie de la photographie contemporaine et sera, qu’on le veuille ou non, au cœur de son futur.

Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloqué sur le plan créatif ?

Quand je doute ou que je me sens bloqué, j’aime sortir, marcher, faire du cyclisme. Prendre le temps de regarder sans appareil me permet de retrouver une forme d’évidence. J’accepte ces moments de creux comme faisant partie du processus créatif, car je suis quelqu’un qui doute beaucoup. C’est un paradoxe : je sais exactement ce que je veux, mais je traverse aussi des phases où je remets tout en question, où je trouve mon travail mauvais, etc.

Avec le temps, j’ai compris qu’il faut parfois laisser reposer pour que les idées reviennent, plutôt que de s’acharner à produire. C’est difficile, surtout avec la tentation permanente d’Instagram par exemple. Publier est flatteur, mais cela génère aussi un stress énorme dans les périodes de doute. On a l’impression que les autres créent sans cesse des choses formidables et que, de notre côté, rien ne fonctionne. C’est très toxique. Dans ces moments-là, je retourne souvent à mes archives, et une image oubliée agit parfois comme un déclencheur.

Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?

De manière instinctive, je sens quand j’ai épuisé une idée. La matière première est là, et il y a comme une évidence intérieure : tout a été dit. C’est difficile à expliquer, mais c’est une sensation inconsciente, celle de savoir que continuer ne ferait qu’ajouter de l’accessoire, avec le risque de diluer le projet. J’aime ce moment de soulagement : « J’ai fini, j’ai fait ce que je voulais. »

Pour aller plus loin

Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Julien Lacroix et son travail.

  • Visiter son site
  • Suivre son Instagram en cliquant sur sa tête

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Poursuivez la lecture avec une autre entrevue : Dans la tête d’Amaury Da Cunha

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7 réponses sur « Dans la tête de Julien Lacroix »

Je découvre ce travail très chouette, merci. Je vais probablement me commander le livre Spectra !

En revanche, pour l’interview, on dirait que c’est Chatgpt qui a fait le taf… J’espère me tromper… Sinon ce serait vraiment dommage !

(Et pourtant je ne commente pas souvent les articles).

Bonjour David,
Ravi que mon travail vous plaise! Je découvre le votre à mon tour et je suis très fan des séries « Man-Made » et « Nowhere ». Bravo, ce type de série me parle!
C’est bien moi qui ai préparé et rédigé les réponses. J’ai utilisé des outils de correction, comme beaucoup aujourd’hui, mais le fond, les idées et l’angle viennent de moi. J’ai essayé d’être clair et sincère, ce qui n’est pas forcément facile quand on parle de son propre travail je trouve.
Bonne continuation!
Julien

Ah, alors vraiment toutes mes excuses !

Je trouvais qu’il y avait des passages qui ressemblaient à ce que peut produire ChatGPT (je n’ai qu’une modeste expérience en IA générative), dans les formulations ou les longueurs.
Ça ne me dérange pas en soi, mais dans le cadre d’une interview, je trouvais cela un peu dommage. On y perd, à mon sens, en spontanéité et en humanité.

Après, je suis le premier à pleurer quand je dois écrire la moindre ligne sur moi, donc je ne jette pas la pierre plus que ça.

Simplement, attention à nous tous. À force d’avoir des textes trop corrigés et trop lissés, on perd quelque chose.

Merci pour votre réponse en tout cas, et aussi pour votre retour sur mon travail.

Très bonne continuation également.

Salut Antoine, une nouveauté encore pour moi.

C’est le genre de photographies qui ne m’intéressent pas trop a priori.

Je reconnais, par contre, que son travail est impressionnant, et la beauté de la montagne… sublimée

Et les photos de Lofoten, ça j’adhère montagne, neige et surf wahouh !

Bonjour Lionel,
Merci pour votre commentaire. Je suis touché que vous appréciez mon travail d’autant plus que ce genre de photographies ne vous intéresse pas particulièrement visiblement. Je prends ça comme un compliment! 😉
Julien

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