Entrez dans la tête du photographe Damien Daufresne, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.
Temps de lecture : 12 min
Pour en savoir plus sur le concept de l’entrevue : C’est quoi l’entrevue “Dans la tête” ?
Les réponses sont rédigées par Damien Daufresne lui-même.
Qui est Damien Daufresne ?
Damien Daufresne est né en 1979 à Paris. Il a étudié à l’École Boulle, à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris et à la School of Visual Arts de New York.
Il pratique la photographie, la peinture, la gravure et la vidéo.
Damien vit depuis près de vingt ans à Berlin.
Ses principaux projets photo
Ulysse (2003)
J’ai réalisé ce premier projet alors que j’étais encore étudiant, dans le cadre d’un concours organisé par Leica et l’ENSAD, dont le thème était « une journée singulière ».

J’ai choisi de suivre la journée de Leopold Bloom, personnage principal de Ulysse de Joyce, autour duquel le livre s’écrit.


J’ai choisi une photographie pour chacun des dix-sept chapitres du livre, en tentant de trouver un écho, de façon très libre, métaphorique, personnelle ou poétique, à cette œuvre.

J’ai eu la chance de gagner ce concours, ce qui m’a donné le courage d’aller montrer mon travail. C’est à cette période que j’ai rencontré Robert Delpire, qui fait partie des personnes ayant énormément compté dans mon parcours de photographe.
Attraction (2020)
Le livre Attraction, publié chez Origini Edizioni, est l’une des différentes facettes d’un travail que je mène depuis près de huit ans et qui a eu pour déclencheur la rencontre, tout d’abord sur scène puis dans mon atelier, avec Dominique Mercy, danseur du « tanztheater » de Pina Bausch à Wuppertal, qui a accepté mon invitation à travailler ensemble sur un projet qui n’était, à l’époque, rien d’autre qu’un mélange d’intuition et de désir.

Ce travail s’est ensuite développé à travers des photographies, des films et des dessins.

Ce livre est l’une des premières formes nées de cet échange.
Le travail a ensuite trouvé de nouvelles formulations, dont la dernière est un dispositif de projection sur trois écrans, présenté l’hiver dernier à Toulouse lors de mon exposition « Kontakt » à l’Espace Saint-Cyprien, en coproduction avec le Château d’eau.
Ce travail est visible sur le lien suivant : Kontakt – Damien Daufresne – 2024
Undertow (2022)
Ce livre est une étape très importante de mon travail. Il s’est écrit sur près de vingt ans.

Il est un véritable sas dans mon parcours, écrit comme un palimpseste, une tapisserie labyrinthique où chaque image est un fil qui montre autant qu’il cache quelque chose.

Il doit également beaucoup à Aneta et Grzegorz, mes éditeurs, qui ont pris ce projet à bras-le-corps et à cœur.
The Overmorrow (2025)
Ce livre est né d’une invitation de David Fourré, éditeur des merveilleuses éditions Lamaindonne, qui m’a demandé d’écrire un conte suite à un film que j’avais fait avec ma compagne.

J’ai eu envie d’écrire une histoire semblable à celle que je raconte à mes enfants le soir avant qu’ils ne s’endorment. Tous les soirs la même histoire, tous les soirs de manière différente, avec des silences, de l’air entre les images pour pouvoir imaginer.

Avec cette matière dont les contes sont faits : des archétypes, des ambivalences, des métamorphoses.

Ce livre, au fil de l’écriture, a pris une tournure légèrement différente de ce que je m’étais imaginé et est devenu, plutôt que l’histoire que je raconte à mes enfants, celle que mes enfants me racontent.

Il a fait l’objet, à l’été 2025, d’une exposition durant l’Été photographique de Lectoure, visible ici : The Overmorrow – Damien Daufresne – 2025
Trois mers et quatre terres (2023/2025)
Ce dernier projet est également multiforme et collectif.

Il est né d’une proposition de Stéphane Charpentier, qui est un ami avec qui je travaille et échange depuis de nombreuses années, et qui est le créateur du projet collectif Temps Zéro, auquel j’ai la joie de participer depuis sa création en 2012.

Ce nouveau projet est, dans un premier temps, un film créé pour Zone I en 2023, monté par Stéphane à partir de ses photographies et de mes films Super 8, accompagné lors des projections en live par Alyssa Moxley et les musiciens qu’elle invite sur scène.
Ce travail est devenu un livre grâce à l’hospitalité des éditions Le Mulet, une exposition l’hiver dernier à Paris, et reste en perpétuelle mue selon les propositions à venir.

Partie I : Zoom sur un projet photo de Damien Daufresne
Parle-moi d’un de tes projets : Undertow
S’il y a un projet sur lequel je peux revenir, c’est celui qui a donné naissance au livre Undertow. Celui-ci s’est déroulé sur une vingtaine d’années, que je pourrais séparer en deux blocs.
Le premier est fait d’une série de voyages et d’errances photographiques, de voyages lents, plus ou moins hasardeux, habités dans l’ensemble par une solitude relativement heureuse. Ils tracent les lignes d’un grand labyrinthe d’images, dans lequel j’ai trouvé un refuge et une forme pour dessiner les contours d’un monde qui me confortait.

Et puis il est arrivé, dans ce monde, une femme et sa fille de trois ans et quelques. Et cet enfant m’a demandé de rester là pour elles.
Alors tout a changé. Je suis resté et j’ai vu le monde avec, et à travers, les yeux de quelqu’un d’autre.

Ce sont ces deux champs qui sont à la base de l’écriture de ce livre. Il s’agit d’une tresse, ou d’un tissage, fait à partir de toutes les bobines que ces années ont déroulées. Une forme de grande tapisserie où les récits s’entremêlent, se cachent les uns les autres autant qu’ils se révèlent.
Undertow, c’est le courant sous le courant, celui qui, à contre-sens des vagues, tire vers le large.
Il y a deux grands mouvements entremêlés dans ce livre. Celui du va-et-vient, du ressac, d’un aller-retour constant, de la répétition des gestes. Et celui du cercle, des cycles, planètes, saisons, etc. Tout cela est bien entendu intimement lié.

Et puis il y a cette phrase de Malcolm Lowry, extraite de Au-dessous du volcan (1947), qui se trouve à la fin du livre et qui, selon moi, dit tout cela mieux que tout :
« On m’a dit que la terre tourne, alors j’attends que ma maison passe par ici. »
En VO : « I learn that the world goes round; so I am waiting here for my house to pass by », Under the Volcano, Malcolm Lowry.

Raconte-moi une photo de ce projet
Peut-être cette image de Caro et Lenoe.

Elles sont ensemble et s’embrassent, et la fille me regarde et semble me dire : « Je sais à quoi tu penses. »
Elle est une capture de Super 8, extraite d’une toute petite séquence réalisée à l’été 2018, au bord d’un lac.
En la faisant, j’y ai vu le baiser peint par Giotto.
Partie II : Les goûts et les inspirations de Damien Daufresne
Un album que tu as beaucoup écouté
C’est difficile d’en sortir un. Alors spontanément un petit trio Frank’s Wild Years (1987) de Tom Waits, Il pleut sur la mer (1995) d’Allain Leprest et Olé Coltrane (1962) de John Coltrane.
Un roman qui a éveillé quelque chose en toi
Il y en a tellement… Ulysse (1920) de James Joyce et Le Poisson-scorpion (1981) de Nicolas Bouvier.
Un film dont tu te sens proche
J’ai une petite quadrilogie qui ont été mes maîtres :
- Jean-Luc Godard
- Andreï Tarkovski
- Federico Fellini
- Béla Tarr
Bien d’autres seraient à citer.
Et puis, récemment, j’ai découvert les films d’Alice Rohrwacher. Par exemple :
- Heureux comme Lazzaro (2018)
- La Chimère (2023)
- Corpo celeste (2011)
J’adore.
Où trouves-tu l’inspiration ?
Partout, dans la vie.
Les photographes qui t’inspirent
C’est très difficile tant la liste pourrait s’étirer. Alors, comme ça, du tac au tac : Joan Colom, Graciela Iturbide, Diane Arbus, Christer Strömholm, Pierre Bonnard, Josef Koudelka, Robert Frank, Étienne-Jules Marey, Helen Levitt, Jean Painlevé.
Joan Colom


Graciela Iturbide



Diane Arbus

Christer Strömholm


Pierre Bonnard


Josef Koudelka

Robert Frank

Étienne-Jules Marey

Helen Levitt

Et puis les amis et collègues du collectif Temps Zéro : Michael Ackerman, Gilles Roudière, Stéphane Charpentier, Gabrielle Duplantier, Alisa Resnik, Adam Grossman Cohen, etc.

Pour en savoir plus, lisez cet article :

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Un livre photo sur lequel tu reviens souvent
C’est terrible de ne pouvoir qu’en citer un alors… Soul and Soul (1972) de Kiyoshi Suzuki.

Le livre rassemble des images prises autour des mines de charbon japonaises.
On y voit deux mondes qui se frôlent. D’un côté, les mineurs et leur quotidien rude. De l’autre, des artistes de cirque, des sans-abri, des vies en marge. Deux réalités différentes, mais une même dérive.
Partie III : Le processus créatif de Damien Daufresne
Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?
Je ne travaille jamais à partir d’idées. C’est même un processus de travail qui tâchе de se débarrasser de toute volonté ou de toute idée. Je travaille tout le temps et photographie sans cesse tout ce qui me touche, pour une raison ou une autre. Mon moteur passe par l’émotion.
Il est extrêmement rare que je prenne une photographie en ayant idée de ce qu’elle deviendra. C’est ensuite, et parfois des années plus tard, qu’elle me racontera ce qu’elle est.
Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?
Toutes les photographies que je conserve me racontent quelque chose qui échappe à ce que j’ai vu ou cru voir.
Sans une forme de dialogue et de secret, sans une forme de polysémie, mes images ne restent pas.
Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?
Je ne suis pas certain de comprendre la question. Les choses tiennent si elles ont du sens, peu importe selon moi qu’il s’agisse d’une image isolée ou d’un corpus d’images formant un projet, quel qu’il soit, une épopée ou un haïku.
Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?
Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait une présence, c’est tout. C’est là que je trouve la beauté.
As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?
Je ne sais pas, mais il y a une forme de famille très large dans laquelle je me sens bien.
Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?
Le travail est un cheminement relativement lent et long, qui s’affine et se tamise par la répétition et l’expérience des différentes formulations des choses.
Comme tout langage, il a différents ressorts, poétiques, stylistiques, etc.
Cette démarche étirée est ponctuée d’impulsions fortes, parfois violentes, d’éruptions : une forme de satori.
Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?
Je ne sais pas. Je prends les deux, cela fait les bornes d’un joli terrain de jeu.
En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?
En réalité, la photographie en tant que telle ne m’intéresse pas vraiment. Elle est simplement un outil, avec ses qualités et ses limites.
J’ai la chance d’en utiliser plusieurs, le dessin, l’image en mouvement, etc. Si je pouvais, j’aimerais travailler en trois dimensions, écrire.
Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloqué sur le plan créatif ?
Je travaille volontiers en collaboration, avec des musiciens, des danseurs, des écrivains. Ces échanges sont une grande source de bonheur et d’inspiration.
Il m’arrive de ne pas me trouver à la hauteur, mais rarement d’être bloqué. Et quand c’est le cas, je fais une sieste.
En réalité, j’aimerais avoir sept vies pour mener à bien tous les chantiers que j’ai devant moi, ainsi que chacun des projets qui naîtront de ces chantiers.
Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?
Mais ce n’est jamais terminé… S’il arrive qu’un livre soit publié ou qu’une exposition soit au mur, en réalité la question se poursuit et se reformule dans le projet suivant.
Et comme je n’ai pas cinquante questions, je poursuis le même moulin depuis toujours.
Pour aller plus loin
Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Damien Daufresne et son travail.
- Visiter son site
- Suivre son Instagram en cliquant sur sa tête
Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. N’hésitez pas à partager l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Damien Daufresne (et le mien). Vous pouvez aussi me laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.
Poursuivez la lecture avec une autre entrevue : Dans la tête de Clara Chichin
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