Dans la tête de Gaël Bonnefon
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Photographie narrative

Dans la tête de Gaël Bonnefon

Entrez dans la tête du photographe Gaël Bonnefon, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.

Temps de lecture : 15 min

Pour en savoir plus sur le concept de l’entrevue : C’est quoi l’entrevueDans la tête” ?

Les réponses sont rédigées par Gaël Bonnefon lui-même.

Sommaire

Qui est Gaël Bonnefon ?

Gaël Bonnefon est né en 1982. Il est diplômé en 2008 de l’École des Beaux-Arts de Toulouse (ISDAT), avec les félicitations du jury. Il vit à Toulouse.

Composée essentiellement de photographies et de vidéos, la pratique de Gaël Bonnefon prend la forme d’installations (projections vidéo, accrochages accompagnés de bandes-son) ou d’éditions (livres monographiques).

Les différents modes d’apparition de ses photographies répondent à autant de manières de lire les images et le quotidien, qui s’imposent comme sujet récurrent dans l’ensemble de sa production.

Ses principaux projets photo

Elegy for the mundane (2019)

Gaël Bonnefon - Elegy for the mundane
Gaël Bonnefon – Elegy for the mundane

En 2019, la conception du livre avec David Fourré, des éditions Lamaindonne, m’a permis de rassembler les dix années de prises de vue photographiques qui ont suivi mon diplôme des Beaux-Arts.

Elles constituent une forme de journal photographique qui met en scène le quotidien vu par le prisme d’une vision tragique. Le livre est sorti à l’occasion de mon exposition personnelle dans la tour de la galerie du Château d’Eau à Toulouse, la même année.

J’avais écrit ce texte, présent à la fin de l’édition :

« La vie, avec ses parts d’ombres et ses éclats, se dérobe à mesure que mon regard avance, l’image y est témoin de l’indicible. Le monde offre un théâtre dans lequel mes proches prennent place et où la fiction se joue.

Passant de visages à figures, de personnes à personnages, ils persistent face à l’intensité des lumières crépusculaires, tiennent droit devant des aubes vertigineuses. La figure humaine laisse place progressivement à des paysages silencieux, évanescents, prêts à recevoir ce que nous avons perdu, ce que chacun porte en lui.

L’ombre n’est plus un abîme vers lequel on se penche, elle devient un guide. Nous marchons à la recherche d’intensité et d’éblouissement. »

Gaël Bonnefon - Elegy for the mundane
Gaël Bonnefon – Elegy for the mundane

Le livre Elegy for the mundane a été publié en 2019 aux éditions Lamaindonne.

Même soleil (2021)

Gaël Bonnefon - Même soleil
Gaël Bonnefon – Même soleil

Même soleil est le résultat d’un dialogue entre mes photographies et les compositions musicales de Frédéric D. Oberland. Un livre et un vinyle ont été publiés par Mathias Van Eecloo des éditions Iikki Books en 2022.

Ce projet propose une vision hallucinée, qui tend vers l’altération de l’image comme du son. Cette idée d’altération des images, du son et du réel, en devient le sujet principal, affirmant une forme de doute vis-à-vis de notre représentation du réel.

Pour les images cela passe par des couleurs atomisées, la conservation des défauts comme les rayures et les poussières, la limite de la perception qui transparaît dans la lisibilité des images.

Ce projet prolonge une préoccupation de mon travail pour l’affirmation du doute et la valeur déterminante de l’accident, renouvelant mes tentatives d’abstraction du quotidien.

Gaël Bonnefon - Même soleil
Gaël Bonnefon – Même soleil

Le livre Même soleil, constitué de 77 photographies prises entre 2009 et 2021, a été publié en 2022 aux éditions Iikki Books.

Aux jours inoubliables (2022)

Gaël Bonnefon - Aux jours inoubliables
Gaël Bonnefon – Aux jours inoubliables

Aux jours inoubliables est composé de vides et de souvenirs. Le projet a pris forme suite à une résidence d’artiste, où je travaillais auprès d’une dizaine d’écoles primaires en Ariège, semblables à celle de mon enfance.

Gaël Bonnefon - Aux jours inoubliables
Gaël Bonnefon – Aux jours inoubliables

Le livre, édité avec Céline Pévrier, mêle des images réalisées à cette période à des paysages pris dans cette même région où j’ai grandi : des forêts, des montagnes.

Gaël Bonnefon - Aux jours inoubliables
Gaël Bonnefon – Aux jours inoubliables

Le rythme est donné par un texte ainsi que par des pages blanches et des images manquantes hypothétiques, des carrés décolorés, comme quand on enlève un tableau d’un mur et que sa trace demeure, mettant en avant son absence.

Ces espaces vides invitent chacun à y projeter ses propres manques et oublis et soulignent la nécessité du vide dans nos existences. Il figure en même temps un royaume perdu, où les rituels magiques et les instants de lucidité extrême s’épanouissent dans les après-midi d’éternité et pose la question du devenir de nos rêves communs.

Gaël Bonnefon - Aux jours inoubliables
Gaël Bonnefon – Aux jours inoubliables

Le livre Aux jours inoubliables, constitué de 87 photographies réalisées entre 2018 et 2022, a été publié en 2022 aux éditions Sun/Sun.

Somewhere (projet vidéo, 16mm et super 8)

Gaël Bonnefon - Somewhere
Gaël Bonnefon – Somewhere

En parallèle à mon travail photographique, je développe un travail sur l’image en mouvement, en 16 mm et Super 8. Ce projet est constitué d’un corpus d’images constamment reformulées et remaniées et forme un journal personnel et poétique qui vient ponctuer le travail en images fixes lors des expositions.

Gaël Bonnefon - Somewhere
Gaël Bonnefon – Somewhere

Un extrait de ce que je fais est visible dans le clip I try not to (2019) réalisé pour Blackthread ou le court film intitulé Sœurs (2022).

Gaël Bonnefon - Somewhere
Gaël Bonnefon – Somewhere

Hormis quelques liens, mes projets de films ne sont pas disponibles sur internet.

About decline (2026)

Gaël Bonnefon - About decline
Gaël Bonnefon – About decline

Ce projet, composé de 88 photographiées réalisées entre 2006 et 2026, est en réalité le plus ancien de mes travaux : ce titre m’accompagne depuis 2008.

About decline décrit un monde usé, éreinté, à bout de souffle, mais qui ne meurt pas. Les images sillonnent des situations inconscientes, des personnages en perdition, traçant une fiction ancrée dans mon quotidien. J’y décris un monde crépusculaire, mais la nuit ne viendra jamais. Il ne s’agit pas d’une agonie, plutôt d’une éternelle lumière déclinante.

Gaël Bonnefon - About decline
Gaël Bonnefon – About decline

Ce livre paraîtra à l’automne 2026 aux Éditions de Juillet.

Partie I : Zoom sur un projet photo de Gaël Bonnefon

Parle-moi d’un de tes projets : Grand Domaine

Entre 2024 et 2025, je suis accueilli en résidence d’artiste pendant environ 6 mois au domaine de Boissor, un centre médico-social se situant à Luzech. Cette résidence était soutenue par le domaine et le Département du Lot.

Boissor regroupe un institut médico-éducatif (IME), un établissement et service d’accompagnement par le travail (ESAT), une maison de retraite et des logements pour environ deux cents résidents.

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

C’est l’histoire d’un lieu utopique, un endroit où les gens se sont organisés pour faire en sorte qu’on prenne soin des leurs, un effort de communauté se bâtissant. Un lieu qui a grandi en même temps que ses habitants. Un lieu qui dépasse ses propres frontières et interroge toutes les possibilités d’adaptation.

L’histoire de ce livre débute par les archives trouvées dans le grenier du bâtiment principal, le bâtiment originel, autour duquel tout s’est développé.

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

Tout est né de là. Soixante années de souvenirs mis en attente, classés, alignés le long des étagères : des plans de construction, des articles de presse, de vieux tirages rangés dans des albums et des milliers de diapositives. Comme un tunnel vertigineux qui plonge vers le passé, retenant en miniature la vie au domaine depuis son enfance. En poussant cette porte, suivre la piste des visages et des lieux figés à travers les époques est devenu une nécessité.

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

Nous avons entrepris de fabriquer nos propres moyens de voir ce monde, en joignant les racines des archives au quotidien du lieu actuel. À partir de boîtes façonnées par la caisserie puis transformées en sténopé, sur pellicule puis en numérique, nous avons réappris à voir ensemble.

L’outil pour documenter le lieu est naturellement devenu un lien entre les plus jeunes et les anciens, l’accroche du dialogue au cœur de notre travail. Si les images, anciennes et nouvelles, ont fonctionné comme autant de passerelles entre époques et générations, l’ancrage dans le quotidien demeure le moteur incontestable de cette rencontre.

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

Durant ces mois, j’ai admiré tous les résidents, pour tout ce qu’ils dégagent et ce qu’ils m’ont fait partager. Avec ce livre, je veux raconter l’histoire d’un lieu profondément chargé d’humanité. Au fil de ces pages, je veux leur rendre hommage.

La chaleur de leur accueil persistera dans mon cœur ; c’est un honneur de les connaître.

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

Le livre Grand Domaine, constitué de 89 photographies, a été produit et imprimé par le domaine de Boissor en 2025.

Raconte-moi une photo de ce projet

Gaël Bonnefon - Grand Domaine
Gaël Bonnefon – Grand Domaine

Les résidents que j’ai rencontrés à Boissor sont au cœur de ce travail. Cette image a été réalisée sur l’allée centrale du domaine. Nous cherchions une image, puis il s’est arrêté, la lumière touchait son visage. Par ses yeux fermés et le chemin parcouru que l’on voit derrière lui, il nous invite à pénétrer dans l’histoire collective du lieu et sa mission.

C’est un jeune qui venait d’arriver et qui, comme tous les autres, m’a beaucoup touché : c’est quelqu’un de très doué, de sensible, qui écrit et interprète des textes, il est lumineux. L’enjeu pour moi était d’être à la hauteur des personnes avec qui j’ai partagé mes journées pendant la résidence. J’ai utilisé un Nikon F100 et une pellicule qui permettait de prolonger et partager une cohérence avec les archives que j’ai trouvées là-bas.

Partie II : Les goûts et les inspirations de Gaël Bonnefon

Un album que tu as beaucoup écouté

Carnet de routes (1995) d’Aldo Romano, Louis Sclavis et Henri Texier. Le morceau Annobon est très beau.

 Écouter ‘Carnet de routes’ sur Spotify ou Deezer

Un roman qui a éveillé quelque chose en toi

Le Livre de l’intranquillité (1982) de Fernando Pessoa.

Il raconte un quotidien, des inquiétudes… J’aime les œuvres où deux mondes cohabitent, se confrontent, finissant par basculer l’un dans l’autre.

Un film dont tu te sens proche

La Nuit du chasseur réalisé en 1955 par Charles Laughton et Les Ailes du désir réalisé en 1987 par Wim Wenders.

J’aime leur lien avec un monde magique ou fantastique, qui nous entoure mais qui reste caché jusqu’à ce que l’on sache le voir.

Où trouves-tu l’inspiration ?

Dans mes émotions. Les choses les plus anecdotiques peuvent m’inspirer et peuvent acquérir une intensité qui les fait basculer hors du banal.

Les photographes qui t’inspirent

Nan Goldin. Sa sensibilité, ses images et ses combats sont très forts. L’acte photographique est un geste, celui de Nan Goldin retourne son appareil vers elle-même et laisse surgir l’éclat de l’existence.

Nan Goldin - La Ballade de la Dépendance Sexuelle
Nan Goldin

Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article que j’ai consacré à Nan Goldin.

Mais aussi Mario Giacomelli.

Mario Giacomelli
Mario Giacomelli

Diane Arbus.

Diane Arbus

Daidō Moriyama.

Daidō Moriyama

Dirk Braeckman.

Dirk Braeckman

Paul Kooiker.

Paul Kooiker
Paul Kooiker

Ernst Haas.

Ernst Haas - New York in Color
Ernst Haas

Taryn Simon.

Taryn Simon
Taryn Simon

Jacob Holdt.

Jacob Holdt
Jacob Holdt

Richard Billingham.

Richard Billingham
Richard Billingham

Larry Clark.

Larry Clark

Les travaux de ces photographes sont pour moi renversants et ont influencé ma démarche depuis le début.

Un livre photo sur lequel tu reviens souvent

Farewell Photography (1972) de Daidō Moriyama, où sa propre disparition permet au moyen de représentation d’apparaître. Être dirigé par son effacement est une projection poétique de l’intime dans sa traversée physique et métaphysique.

Voici 3 autres ouvrages importants pour moi :

Partie III : Le processus créatif de Gaël Bonnefon

Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?

Mes projets naissent d’un désir, d’une nécessité d’exprimer une émotion en écho avec un rapport au monde que j’essaie d’établir. Il y a une réciprocité entre les images et les idées qui les réunissent, elles s’inspirent mutuellement. C’est un aller-retour entre faire des images et modeler la forme qui apparaît de l’ensemble.

Mais les projets n’existent pas vraiment, les séries se construisent en continu. Réussir une image, c’est facile, les traduire en projet, c’est une formalisation protocolaire, artificielle.

Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?

Pour réaliser des images, j’ai besoin d’être avec quelqu’un, de partager quelque chose. À mes yeux, si l’on est seul, alors il n’y a plus rien à raconter.

Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?

Chaque image doit fonctionner individuellement dans une série, de toutes manières. Les choses doivent fonctionner fragmentées et ensemble en même temps, comme si une photo représentait une séquence et une séquence représentait l’ensemble.

C’est une question de narration, de rapports inter-images ou intra-images. Chaque image peut avoir une place ou une autre, peut avoir un rôle ou un autre, mais ce qui compte, c’est qu’il y ait toujours un même geste.

Une image magistrale, c’est autre chose, un Caravage… J’aimerais bien que mes photos fonctionnent de cette manière, que ça raconte tout.

Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?

La beauté est une émotion ou une qualité qui appartient et émane du regardeur. Elle est donc variable et multiple, elle naît d’une dualité qui s’établit entre un objet et la personne qui l’observe, elle se trouve plus dans une idée ou dans un geste que dans une image. Pour cette raison, la beauté ne m’intéresse pas comme finalité.

As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?

Si quelque chose persiste entre mes différents travaux, cela relève d’une forme d’improvisation mêlée à une sensibilité expressionniste. C’est une photographie directe, émotionnelle, sans mise en scène. Le travail sur la couleur et la lumière est central, c’est à partir d’elles que j’essaie de créer des métaphores picturales.

Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?

Il y a différentes approches et étapes qui interagissent selon la finalité d’une exposition, d’un projet d’édition… Souvent, je cherche dans tous les sens de manière désordonnée et sans logique apparente, mais ces deux approches ne se contredisent pas pour moi, elles sont réunies par un geste artistique franc.

Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?

Ce que j’essaie d’atteindre dans mon travail est une forme de polysémie des images, ce qui est pour moi la définition d’un rapport poétique au monde.

En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?

J’aurais aimé vivre les nuits de prises de vue de Georges Shiras ou de Weegee.

Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloqué sur le plan créatif ?

Le doute n’est pas ce qui me bloque ou qui me retient, mais plutôt ce que je cherche à affirmer : c’est un des moteurs de mes recherches plastiques.

Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?

Je redoute le moment où quelque chose doit se terminer : je conçois plutôt mes projets dans une forme d’éternel recommencement où les images et leur combinaison se réactualisent sans cesse. Un livre offre un rapport plus définitif ou fixé de par sa nature, mais les images restent libres.

Pour aller plus loin

Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Gaël Bonnefon et son travail.

Un échange dense et passionnant qui permet de mieux comprendre l’univers du photographe, sa manière de travailler et ce qui traverse ses images.

Gaël revient sur la construction de son travail. Il parle de son rapport au quotidien, de l’accident, du déclin, de la lumière, mais aussi de cette volonté de transformer le réel pour lui donner une intensité presque fictionnelle.

Dans cet article, Julien Hory revient sur le livre de Gaël, Aux jours inoubliables. Il montre comment ce projet brouille les frontières entre souvenir, absence et fiction, à travers un livre où les images manquantes et les espaces vides deviennent aussi importants que les photographies elles-mêmes.

Un texte qui permet de mieux comprendre la construction très singulière du livre, son rapport à la mémoire et le dialogue entre images, archives, textes et enfance.

Gaël Bonnefon par Michael Ackerman

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. N’hésitez pas à partager l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Gaël Bonnefon (et le mien). Vous pouvez aussi me laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.

Poursuivez la lecture avec une autre entrevue : Dans la tête de Damien Daufresne

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