Journal d’une photographe dans l'Amérique profonde (avec Céline Sarr)
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Journal d’une photographe dans l’Amérique profonde (avec Céline Sarr)

Céline Sarr raconte son voyage à Wilson, une ville sinistrée des États-Unis, réalisé en avril 2024 dans le cadre de la résidence Eyes on Main Street. Sur place, elle rencontre Mango et Shaq, deux marginaux qui vont bouleverser son séjour.

Temps de lecture : 20 min

Qui est Céline Sarr ?

Céline Sarr est une photographe franco-sénégalaise, née en 1990. Elle est diplômée d’un master en arts plastiques à la Sorbonne en 2015. Elle vit et travaille en région parisienne.

Céline Sarr
Céline Sarr

Céline, c’est aussi ma pote. On s’est rencontrés via le blog. C’était en 2022. Je vivais à Paris. On s’est fait plusieurs expos ensemble.

Où voir le travail de Céline Sarr ?

→ visiter le site de Céline Sarr

→ la suivre sur Instagram : @celinesarr

Je vous conseille de la suivre sur insta. Bien sûr, elle publie son travail photo. Mais faut aussi voir ses stories sur son quotidien. Décalées, souvent très drôles.

Elles montrent ses enfants dans des positions inconfortables, loin de l’image parfaite que l’on voit habituellement sur les réseaux. Céline partage aussi ses séances de jiu-jitsu brésilien, ce qui lui donne une image assez badass. (En vrai, elle est beaucoup plus calme.)

En 2024, j’ai appris qu’elle avait été sélectionnée pour Eyes on Mainstreet, une résidence d’artiste aux États-Unis. Je lui ai proposé d’écrire sur son quotidien là-bas.

Le résultat est l’article que vous vous apprêtez à lire. (Je l’ai aidée pour la structuration et la réécriture.)

Céline, c’est à toi.

Faut retrouver Mango

Mango s’est fait tabasser. Avec sa cousine. Par le mec de la cousine. Il les a frappées avec un flingue. Enfin j’crois. J’comprends pas tout. Shaq m’écrit ça, après m’avoir laissée quelques heures sans nouvelles. Faut retrouver Mango.

La rencontre avec Mango et Shaq

Mango, je l’ai rencontrée 4 ou 5 jours plus tôt. Je faisais des photos le long du chemin de fer, quand une voiture a ralenti. Elle a fait marche arrière et s’est arrêtée devant moi. Deux silhouettes en sont sorties. C’étaient Mango et Shaq, son cousin.

« Mango et Shaq », ça fait boisson protéinée pour grand sportif fatigué, je me dis. On est 9 jours après le début de ma résidence. 9 jours à photographier, sans véritable résultat. Et mon moral qui commençait à flancher. Pourtant, tout avait bien commencé.

Premiers jours à Wilson

2 avril 2024. Premier jour de la résidence Eyes on Mainstreet. Chaque mois, depuis huit ans, un·e photographe s’installe plusieurs semaines à Wilson, une petite ville de la Caroline du Nord. Cette fois-ci, c’est moi. La dernière de la boucle, car la résidence prend fin cette année.

C’est quoi Eyes on Main Street ?

Depuis 2017, le programme Eyes on Main Street accueille chaque année des photographes du monde entier pour un séjour d’environ un mois à Wilson, au sud-est des États-Unis. Le directeur artistique, Jérôme De Perlinghi, qualifie ce programme comme « un centre mondial pour les photographes de rue. »

Les participants bénéficient d’un logement afin de réaliser un projet photo sur place. L’objectif est de mettre en valeur la ville et de contribuer à sa revitalisation culturelle et sociale.

Parmi les précédents participants, on retrouve les copains Cédric Roux et Simon Vansteenwinckel (lisez Dans la tête de Simon Vansteenwinckel).

Dès mon arrivée, un truc me frappe. Ici, tout le monde fait tout en voiture. Les pompiers commandent leur mcdo du haut de leur gros camion. Un jour, je tombe sur un corbillard au Taco Bell. Le gars à l’intérieur s’arrête et me demande ce que je fais là. « Y a absolument rien à faire ici », il me dit.

C’est ça Wilson. Je suis la seule à marcher et il ne se passe pas grand-chose. Je commence à photographier ce pas grand-chose. Je pense à Anaïs Nin qui écrit : « Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont, nous les voyons telles que nous sommes. » Tout a déjà été fait, de toute façon. À force de ne croiser personne, je deviens parano. J’ai l’impression d’être observée.

Cette ville dégage un calme étrange. C’est peut-être ça, mon sujet : capter l’étrange atmosphère de cette ville habitée par des gens qu’on ne voit jamais. J’ai un titre en tête : Les invisibles.

Je pense à Gregory Crewdson, David Lynch, Edward Hopper, et je décide de photographier en début et fin de journée. Pour m’inspirer, j’écoute la BO de la série Mindhunter et du film Nocturnal Animals. C’est mon mood quand je fais ces photos.

Céline a fait une playlist de ce qu’elle a écouté à Wilson. Elle est à retrouver ici.

La mère de Mango

11 avril. Réveil à 2h36. Comme d’habitude. Encore une mauvaise nuit. Depuis le début de la résidence, je doute et dors mal. La journée va être longue.

C’est ce jour-là que je rencontre Mango et Shaq, deux marginaux d’une trentaine d’années. Ils sont noirs comme la moitié de la ville. Ils me demandent ce que je fabrique à Wilson. Mango dit : « Moi, je n’rêve que de me tirer d’ici. »

Très vite, elle me demande de la prendre en photo. « C’est mon rêve d’être modèle. » On improvise une petite séance. On discute un peu puis au moment de se quitter elle dit : « On allait chez ma mère, tu veux venir ? » Je dis oui et dans la bagnole, ça sent fort la weed et l’alcool. Shaq est au volant. Ni lui ni la voiture ne passeraient le contrôle technique.

Céline Sarr - Wilson - Shaq au volant de nuit
Céline Sarr – Wilson – Shaq au volant de nuit

Mango dit que Dieu lui envoie des signes et que j’en suis un. L’idée de représenter la providence après 5 minutes d’échange m’enchante moyen.

On arrive chez la mère. L’accueil est froid. Mango lui tend une bouteille de bourbon sur le pas de la porte et on s’en va déjà. Shaq propose d’aller voir le coucher de soleil au lac.

Coucher de soleil au lac

C’est à un quart d’heure. Ils écoutent du rap et fument. Les vitres sont baissées. Le vent est doux. Je filme. Je shoote. Je ne pense plus à la résidence. Il fait sombre et mon appareil galère à faire la mise au point. Shaq se gare et je me rends compte que Mango vient ici pour la première fois.

À ce moment-là, je décide de filmer plutôt que de photographier. Je ne suis ni certaine de les revoir, ni motivée à changer de sujet pour la résidence. Alors, pourquoi ne pas filmer ces fragments de vie ?

On regarde le coucher de soleil et Mango me montre ses cicatrices et je ne pose aucune question. On évoque les enfants. Les miens et sa fille qu’elle a eue à 16 ans. Elle parle de son alcoolisme et de son addiction à la drogue. Elle n’a jamais quitté Wilson. « C’est comment l’avion ? Ça fait quoi d’être là-haut ? J’aimerais aller en Afrique, la Terre Mère. »

Céline Sarr - Wilson - Mango au lac
Céline Sarr – Wilson – Mango au lac

Sur le chemin du retour, elle m’apprend qu’elle est off demain. Elle souhaite m’amener là où elle a grandi. « C’est la campagne, ça va te plaire, tu verras. » Je sens qu’elle projette des choses sur moi. Un désir de vie, de fuite, d’ailleurs, je sais pas. Ça me fout un peu les jetons. Mais je l’écoute. Je filme. La lumière a disparu. On arrive à mon hôtel.

Vers minuit, Shaq essaie de m’appeler. Je ne décroche pas. Je me demande dans quoi je me suis embarquée.

Mortel anniversaire

16 avril. Vers 9 heures, je reçois un premier message afin d’organiser la journée. Ils « arrivent », puis plus rien, puis ils arrivent « vraiment », puis plus rien encore. Ils sont « pas loin », mais « vont juste chercher de l’essence », puis long silence. Je ne sais pas s’ils vont venir. Finalement, on se retrouve en bas de mon hôtel. Shaq doit recharger son téléphone. Vingt-cinq, trente minutes. Alors j’attends. Encore.

Céline Sarr - Wilson - Shaq fume
Céline Sarr – Wilson – Shaq fume

Mango a l’air ailleurs. C’est l’anniversaire de la mort de son meilleur ami. Celui avec qui elle a grandi. Il a été tué en 2016, d’une balle dans la tête. Silence.

Shaq revient enfin :
– Ça te dérange pas si on fait un détour ? J’voudrais te présenter mon père.
– Pas de problème.
– Avant faut que je récupère un truc.
– Bien sûr.
– T’as 5 dollars ?

Il les ajoute à une liasse de billets qu’il sort de sa poche.

Céline Sarr - Wilson - Shaq compte les billets
Céline Sarr – Wilson – Shaq compte les billets

On se gare sur le parking d’une épicerie. Au bout d’une dizaine de minutes, son cousin arrive et lui file de la weed. Shaq roule un joint en conduisant, serein.

On quitte Wilson pour sa banlieue, composée de maisons de fortune (appelées shotgun houses) toutes identiques, de pelouses parfaitement tondues et de rues désertes, comme partout ici.

Céline Sarr - Wilson - Près de la maison du père de Shaq
Céline Sarr – Wilson – Près de la maison du père de Shaq

Puis on arrive devant la maison du père de Shaq.

Le père de Shaq

On dirait que le père vient tout juste de se réveiller. Il assure que non. Je lui tends la main. No please ! Gimme a hug. Il a la soixantaine, pas très grand, crâne chauve. Ce qui me frappe, c’est sa voix. Grave, avec un gros accent bien d’ici. Ça en jette.

Le fils et le père se sont à peine salués que les reproches fusent déjà. Pourquoi tu ne viens jamais me voir ? J’étais à l’hosto la semaine dernière. La discussion est houleuse et j’en capture quelques fragments. Je m’éclipse quand ça devient trop intime pour moi.

Confidences de Mango

Mango et moi partons marcher dans le quartier et elle se confie : « J’ai eu de l’amour, de ma grand-mère, de mes tantes… mais grandir de maison en maison, c’est fucked up. J’ai jamais eu l’amour dont j’avais besoin. Celui d’un père. Et d’une mère. J’aimerais que ma mère puisse m’aimer. J’essaie de faire en sorte. »

Puis sans transition : « Ma mère pense que son mec veut m’sauter. » Avant de poursuivre : « J’crois que c’est ce que je cherche chez les hommes. Ces manques. Mais comment on devient stable quand on ne l’a jamais été ? Tu le sais, toi ? »

Puis elle évoque la violence de ses ex. Des coups de poing et des coups de couteau. Ses bras sont couverts de grandes cicatrices. Y a ce gars qui lui a cassé une hanche. Elle porte une prothèse. Ça explique sa démarche si particulière.

Elle dit : « Ici, les hommes ne connaissent que la violence dans leurs relations. »

À cause d’une sale histoire, elle a un casier judiciaire. Elle ne peut plus bosser n’importe où. Le seul taf qu’elle a trouvé, c’est serveuse dans un resto. Chez Flo’s. 2,55 $ de l’heure. Sans les tips.

Elle pleure. Je la prends dans mes bras. On se tait. Parfois, y a rien à dire. Faut juste rester là. Écouter. Être présent. Du mieux qu’on peut. Tout en gardant une certaine distance. Pour se protéger.

Elle remercie Dieu de m’avoir mise sur sa route et la voiture de Shaq arrive.

Là où Mango a grandi

On reprend la direction du patelin où Mango a grandi. Shaq est défoncé et il continue de boire et de fumer et il est de plus en plus défoncé. Je filme. À l’arrière, Mango est sur son téléphone.

Céline Sarr - Wilson - Mango silencieuse à l'arrière de la voiture
Céline Sarr – Wilson – Mango silencieuse à l’arrière de la voiture

Personne ne parle. L’autoradio grésille. Shaq bidouille les boutons. Faut voir l’état de la voiture. La ceinture ne tient pas. On la coince discrètement quand on croise les flics. Il y a des vêtements partout sur la banquette arrière. Les sièges sont troués. Des bouteilles vides roulent par terre. Des papiers s’entassent sous mes pieds.

Shaq parle de son père. Il a grandi sans lui. Il était en prison. Sa mère ne voulait pas d’enfants. Il dit : « Ma mère ne m’a pas élevé comme il faut. Mais c’est comme ça. » La semaine dernière, il a pris trop de drogue. Il a cru qu’il allait mourir. « J’vais arrêter, j’vais aller en rehab. » Il n’en dit pas plus.

On arrive dans le bled où Mango a grandi. Une seule route. D’un côté, des maisons précaires. De l’autre, des champs. « C’est là que je jouais quand j’étais petite », dit-elle, alors qu’elle marche en direction d’une salle de jeux qui vend pas du rêve.

La maison de son enfance était à côté. Il n’y a plus rien aujourd’hui. On s’en va.

Rencontre avec la fille de Mango

Mango veut faire un coucou à sa fille qui bosse dans un fast-food pas loin. « Elle gagne plus de 8 dollars de l’heure. Je suis contente pour elle. »

Elles se sourient et se saluent. Très vite l’attention se tourne vers moi. La Française. « Une vraie Française, oui. Elle est venue de là-bas pour faire des photos. Une vraie pro, oui ! C’est mon amie. »

Mango commande du poulet. Elle sort ses billets de ses chaussettes. On mange. On rigole bien. Et on repart. Shaq dépose Mango devant un magasin de bricolage, puis me ramène. Il s’allume une cigarette et parle de son père. Toujours les mêmes histoires. Vivre sans père. Je sens de la colère. Un papier se met à claquer contre le pare-brise.

Céline Sarr - Wilson - L'oncle de Shaq
Céline Sarr – Wilson – L’oncle de Shaq

Je lui demande ce que c’est. « La nécrologie de mon oncle. » L’oncle manque de s’envoler. Shaq le cale dans un coin. Puis il bidouille encore l’autoradio. La musique revient, à peu près audible. On arrive à mon hôtel.

Mango tresse une jeune femme

Deux jours plus tard, Mango me donne rendez-vous. Elle a prévu de tresser une jeune femme d’une vingtaine d’années. Shaq est là aussi. Il a arrêté de boire depuis hier alors il carbure au jus de pommes. Mango tresse. Mango téléphone. Mango fume et boit. Tout à la fois. Sa cliente aussi.

Y a un enfant avec elle. Il s’appelle Quwan. Il joue seul avec sa collection de pistolets en plastique. Les tresses n’avancent pas. Mango dit qu’elle veut créer un endroit où les femmes victimes de violence pourraient se poser et souffler. Un genre de safe place.

Céline Sarr - Wilson - Mango tresse et Quwan joue
Céline Sarr – Wilson – Mango tresse et Quwan joue

Puis, la mère de Mango arrive. Mango insiste pour que j’immortalise le moment. Je me rends compte qu’il y a à présent pas mal de monde tout autour. Je ne sais pas trop qui est qui. Des cousins, des tantes, peut-être. Je prends des photos. Je fais un portrait mère-fille. Mango a l’air heureuse.

Céline Sarr - Wilson - Mango et sa mère
Céline Sarr – Wilson – Mango et sa mère

On parle peu, sans que l’on ait besoin de meubler les silences. C’est agréable.

L’après-midi passe ainsi. On prévoit de passer la journée de demain ensemble. Mango et moi, juste toutes les deux.

Mango a disparu

Le lendemain à 11h30, j’arrive comme prévu au Flo’s, où Mango bosse. Elle n’est pas là. La gérante du resto m’explique qu’elle a dû partir. « Il s’est passé quelque chose. » Elle ne sait pas qui je suis alors je la quitte sans plus d’info. Je m’inquiète. J’envoie des textos. Pas de réponses. Ni de Mango. Ni de Shaq.

De retour à l’hôtel, je reçois un coup de fil de Shaq à peine réveillé. « Mango ? J’en sais rien où elle est. Tu savais que c’était la journée de la weed ? » Non, Shaq, je ne savais pas. Merci. Au revoir.

À 15h50, il m’écrit : « Il s’est passé quelque chose. Mango était avec sa cousine. Un mec est venu. Il leur a fait un truc. Rien de clair. Rejoins-moi. » Shaq est avec sa meuf, Shannon. On part tous les trois à la recherche de Mango, qui reste injoignable.

Céline Sarr - Wilson - Shaq et Shannon
Céline Sarr – Wilson – Shaq et Shannon

18h46. Je reçois un message de Mango. Elle s’excuse. Elle me demande où je suis. Je l’appelle. Je lui écris. Pas de réponse. Ce sera son seul message du jour.

Apparemment elle serait à Rocky Mount, une ville située à 30 min au nord de Wilson. C’est parti pour Rocky Mount. « On l’appelle aussi Murder Mount », dit Shaq. À quelques rues d’ici, des gens se font tuer, mais avec lui, on est en sécurité. Rassurant.

Céline Sarr - Wilson - Shaq à Rocky Mount
Céline Sarr – Wilson – Shaq à Rocky Mount

On arrive à Rocky Mount et on se rend au stade et y a pas de Mango. Il fait nuit et Shaq tient à me présenter à son frère. Il habite juste à côté. « Il arrive dans 15 minutes. » On attend une heure. Le frangin finit par arriver. « Bonjour, enchantée. » Son fils est fatigué, il va le mettre au lit. Ah ok. Il est tard, alors on part.

22h30. Je suis de retour à l’hôtel. On n’a pas retrouvé Mango.

Mango s’est réfugiée dans un motel

Le lendemain, Mango m’écrit. Elle va bien. Elle veut me voir. Elle est dans un motel à la sortie de la ville. J’y vais avec Shaq et Shannon. Il pleut. Elle nous accueille à la porte de la chambre, à l’abri. Elle fume. Elle a l’air calme.

Shaq demande : « Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? »

Elle dit qu’elle va bien avant de revenir sur l’épisode du flingue. Elle dit : « Je me suis défendue. J’ai claqué la porte, bloqué un coup de poing, donné un coup de pied. J’ai appelé les flics. Le matin, je suis allée bosser. Le gars est venu à mon travail et m’a à nouveau agressée. Les flics ils veulent rien comprendre. Faut attendre qu’on se fasse tuer. »

Je filme la scène. J’écoute et je ne comprends pas tout. Son accent me perd par moments.

Puis, son air devient plus grave. Je passe à un plan resserré. Elle se tourne vers moi : « Je sais ce que ma cousine vit. Je l’ai vécu aussi. Ils te frappent quand tu ne te donnes plus. Tu vois ? Ce qu’on cherche, c’est l’amour d’un homme. Alors on se donne, puis à un moment, on dit stop. Et ça finit mal. »

Elle marque une pause. « Tout le monde me dit joyeuse. Mais au fond, je suis triste. Mon innocence ? Je l’ai perdue. » Comme si elle prenait conscience d’en avoir trop dit, elle me fixe et me demande : « Et toi, ça va Céline, alors demain tu me quittes ? »

Puis, elle nous propose d’entrer. La chambre au style années 1990-2000 est assez glauque. Moquette bleu turquoise recouverte de tâches douteuses. Rideaux tirés comme pour cacher des fugitifs. Une télé clouée au mur crache des câbles noirs, comme les pattes d’une araignée géante.

La pièce empeste la weed et un homme inconnu est allongé sur le lit.

Dans la chambre du motel

Shannon, la copine de Shaq, veut nous faire les ongles. Elle sort son kit de manucure et elle est high. Ça dure des plombes et on écoute du bon vieux reggae : Dennis Brown, Sister Nancy, The Gladiators, Gregory Isaac. Mango kiffe aussi.

Écouter la playlist de Céline

Y a du basket à la télé. Shaq s’absente pour vendre de la weed. L’homme du lit s’est endormi. On se retrouve entre filles.

Mango aimerait avoir une relation lesbienne. Avec moi ? Je décline. Elle me propose de fumer. Je décline aussi. Elle veut aller danser dans un bar où passe de la bonne musique old school. « Tu ne peux pas manquer ça, Céline. »

L’homme du lit se lève et s’en va sans dire un mot.

On se met toutes à chanter quand passe Killing me softly with his song de Lauryn Hill. On critique Beyoncé et Mango me montre les radios de sa hanche fracturée, ainsi que les agrafes et toute la ligne de points de suture. Elle a tout partagé sur Facebook. Elle fait défiler les photos. Elle me montre des vidéos sur Tik Tok. On dirait une ado.

Shaq revient. Mango se tend. Ils s’embrouillent pour rien. Je sens que c’est le moment d’arrêter. Je perds cette distance qui me protégeait. Je suis devenue un membre de leur bande. Je pourrais les suivre encore. Sortir avec eux. Les filmer la nuit. Les lumières, les ombres, ça pourrait être beau.

Mais est-ce nécessaire ?

Départ

Je leur dis que je suis fatiguée. Que je dois faire ma valise. Je me défile pour le bar. Dans la voiture, ils me proposent de m’amener à l’aéroport demain. Mais avec tous les plans qu’ils m’ont mis, j’ai du mal à y croire. Une heure de route, c’est pas rien.

Le lendemain, j’écris à Mango. Je lui suis reconnaissante d’avoir vécu tout ça. Dans l’avion du retour, je panique. Est-ce que je vais arriver à donner une forme à toute cette matière ? Je ne veux pas trahir Mango et Shaq. Je veux être la plus juste possible. Faut que je digère tout ça…

La série sur Wilson

Quelques mois plus tard, je termine ma série que j’ai finalement intitulée The Watchers. Voici quelques images.

➔ La série complète est visible sur le site de Céline : The Watchers.

Le documentaire est terminé

Mai 2025. Ça y est, mon documentaire est terminé. Dedans, je mets en parallèle l’histoire de Mango et Shaq avec des morceaux d’Afrique que j’ai filmés au Sénégal en 2023. Là-bas, de l’autre coté de l’Atlantique, je les fais voyager.

Mango et moi avons le même âge. Elle voulait que je raconte son histoire. Je n’ai pas hésité à l’écouter et à suivre mon instinct. Peu importe le résultat, il s’agissait avant tout d’une rencontre humaine et intime.

Mango et Shaq se sont confiés à ma caméra. Ils m’ont laissée les suivre sans interdits ni tabous. J’étais à la fois le médiateur de leurs histoires, mais je crois avoir aussi fait partie de leur quotidien.

J’ai souhaité transporter le film au Sénégal, mon pays d’origine. Créer un lien entre deux mondes séparés par l’Atlantique. Le Sénégal, c’est aussi mon histoire. Et la leur, indirectement. Cousins éloignés par l’Histoire et l’océan.

Les images de Dakar font écho à celles de Wilson. Un pont se crée, qui fait cohabiter les mondes et dessine une allégorie à travers les parallèles visuels. Il s’agissait aussi, pour moi, de faire respirer les histoires de Mango et Shaq. Sortir du pathos.

Wilson est sombre. Dakar est lumineux. Dakar devient un exutoire, un purgatoire, lorsque Mango disparaît et qu’on la cherche. Je tente ici de tisser un conte ancré dans le réel, en espérant une fin heureuse à mes personnages…

Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Partagez l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Céline Sarr (et le mien). Vous pouvez aussi me laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.

→ Vous voulez voir plus d’Amérique ? Lisez mon article culte Les États-Unis en 53 projets photo

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29 réponses sur « Journal d’une photographe dans l’Amérique profonde (avec Céline Sarr) »

Quelle claque !

Cela faisait longtemps que je n’avais pas été « touché » de la sorte.

La simplicité et la qualité du texte magnifient le message. Bravo.

Je vais nécessairement vous suivre.

C’est puissant. La photo installe le regard, la vidéo lui donne le souffle, et le texte vient en révéler la profondeur. Chaque médium prolonge l’autre avec une grande justesse, vérité et proximité rare.

Une vraie sensibilité documentaire alliée à une exigence artistique.

Bravo !

Un conte de la misère, de l’isolement et du désir lessivé par le réel. Le vide entre chaque rêve et chaque cauchemar, et ils se tiennent là, à se dire l’amour comme ils peuvent. Incroyable. Trop beau Céline !

Quelle magnifique histoire ! Les images en N&B sont superbes, un travail qui révèle une grande sensibilité.

On pourrait croire que la désolation de certains coins paumés des États-Unis a déjà été maintes fois exploitée, mais grâce à des photographes comme Céline Sarr, ils sont toujours d’inépuisables sources d’inspiration et un formidable témoignage sur le mal-être de toute une société.

Bravo à elle et encore merci Antoine de nous faire partager ces instants.

Merci pour ce très bel article. Comme toujours, passionnant. Je vais suivre les prochaines aventures de Céline Sarr, son travail est superbe.

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