Les Rencontres d’Arles 2026 comme si vous y étiez
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Les Rencontres d’Arles 2026 comme si vous y étiez

Je vous raconte de l’intérieur 5 jours passés aux Rencontres de la photographie d’Arles pendant la semaine d’ouverture. Au programme : chaleur, copains, bières, et mes impressions sans filtre.

Temps de lecture : 27 min

Jour 1 : Une entrée en matière un peu liquide

Lundi 6 juillet. Vélo. Gare de Montpellier. Train. 1h30 de retard. Arles. Arriver à 15h20. 36 degrés. Retrouver mon pote Édouard dans le centre-ville.

J’ai rencontré Édouard Lenormand à Paris lors d’une soirée entre photographes et lecteurs du blog. Il est lui-même photographe et auteur de films documentaires. Regardez Homosexuels et lesbiennes face au nazisme (2024) dispo sur france.tv.

On roule côte-côte en direction de notre logement situé à 20 minutes à l’ouest d’Arles, sur la route de Gimeaux, et on discute de son projet photo en cours, L’Usage de la Forêt, sur la déforestation et la malforestation dans la Creuse.

À mi-chemin, il s’arrête net et se met à dégobiller. Après investigation, il spéculera une petite intoxication alimentaire, accentuée par les fortes chaleurs.

Ce sera tranquille cet après-midi.

Edouard et un flamand rose
Edouard dans son élément

Vers 19 heures. Retour à Arles. Place du Forum. Pinte au Bistrot Arlésien. Geoffrey nous rejoint.

Geoffrey Posada Serguier est un photographe que j’accompagne.

Toute la semaine, il expose au Off.

C’est quoi le Festival Off  ?

C’est le festival gratuit en parallèle des grands événements des Rencontres d’Arles. Les 150 lieux d’exposition du Off aux côtés des 47 expositions du In forment un panorama varié de la photographie contemporaine.

Voir le programme complet du Off

Boire à trois. Avoir faim. Burger à la Mule Blanche devant la victoire de l’Espagne face au Portugal. But de Merino à la 91e. Partager notre table avec les filles. La flemme de vous les présenter ce soir. Je le ferai plus tard, je vais les recroiser. Faire la fermeture de l’établissement ayant autorisation de servir de l’alcool jusqu’à deux heures du matin.

Fin du jour 1.

Jour 2 : Bactéries et picon bière

Mardi 7 juillet. Se lever à 8 heures. Arles. Garer le vélo place Antonelle. Pain au chocolat au Peach, la pâtisserie rue de la République.

Ming Smith : Lueur nomade

Y a du monde à 9h30 devant l’église Sainte-Anne pour la visite guidée de Lueur nomade, la rétrospective consacrée à Ming Smith, photographe afro-américaine pionnière. Première femme noire à intégrer les collections du MoMA.

À l’intérieur, d’immenses ventilateurs brassent un air chaud et j’entends à peine Daisy Desrosiers, la commissaire de l’expo. Je décide de faire la visite hors du groupe.

Daisy Desrosiers et Ming Smith à l'église Sainte-Anne
Daisy Desrosiers et Ming Smith

Ce que je trouve assez passionnant chez Ming Smith, et qui n’est pas l’angle choisi pour cette expo, c’est la façon dont elle a développé une écriture photographique singulière, fruit de son époque, de l’influence de son entourage et de ses propres expérimentations.

L’histoire débute en 1973. Ming a 25 ans. Elle s’installe à New York après des études en microbiologie à Washington. Un peu de mannequinat pour payer les factures et elle rejoint Kamoinge, un collectif de photographes noirs, dont elle sera l’unique femme membre.

Voici Ming Smith au milieu des hommes du collectif.

Ming Smith au milieu des hommes de Kamoinge. Photo d'Anthony Barboza en 1973
Les membres de Kamoinge, Anthony Barboza, 1973

Les membres de Kamoinge, comme la plupart des artistes noirs new-yorkais des années 1960 et 1970, se revendiquent du Black Arts Movement. Le mouvement regroupe des poètes, des dramaturges, des musiciens, des cinéastes, des peintres et des photographes, unis pour créer des œuvres qui « célèbrent la beauté et la richesse de l’identité noire. 1 » 

Ils sont tous fous de musique. Surtout de jazz. Un jazz expérimental, expressif, qu’ils cherchent moins à documenter qu’à en traduire l’énergie.

L’un des portraits les plus remarquables de Ming Smith est celui de Sun Ra, compositeur de jazz connu pour ses performances phénoménales et ses costumes délirants. Il débarquait sur scène « vêtu de chasubles métallisées, coiffé de casques ethno-lunaires, paré de bijoux vénusiens 2 ».

Ming Smith, Sun Ra Space II, 1978
Ming Smith, Sun Ra Space II, 1978

À force de fréquenter les jazzmen, Ming tombe amoureuse de l’un d’eux. Le saxophoniste David Murray. Elle l’accompagne dans ses tournées. Souvent, le matin, pendant qu’il dort, elle se promène dans les rues avec son appareil photo.

Comme ce jour de 1979, à Setúbal au Portugal, où elle croise la route de ces trois garçons âgés de 7 ans en train de fumer des clopes.

Ming Smith, Ever-So-Hip-Kiddies, Setúbal, Portugal, 1979
Ming Smith, Ever-So-Hip-Kiddies, Setúbal, Portugal, 1979

Le talent de Ming Smith tient surtout à son instinct et à son sens de l’expérimentation. Utilisation de vitesses lentes pour créer des figures floues et spectrales. Jeu avec la mise au point pour transformer une scène banale du quotidien en une composition surréaliste et onirique.

Regardez cette « cette pluie acide » de 1977.

Ming Smith, Acid Rain (“Mercy, Mercy Me,” Marvin Gaye), 1977
Ming Smith, Acid Rain (“Mercy, Mercy Me,” Marvin Gaye), 1977

Son travail inclut des collages et des doubles expositions. Mais aussi l’utilisation de la peinture directement sur les tirages comme ces flamants roses de 1988.

Ming Smith, Flamant rose fandango (peint), 1988
Ming Smith, Flamant rose fandango (peint), 1988

Megan Ripenoff : Lame de fond

À 10h30, au Cloître Saint-Trophime, je ne suis pas convaincu par Lame de fond de la photographe américaine Megan Ripenoff et ses cyanotypes sans appareil photo. Pour ne rien arranger, le texte de présentation est imbitable.

Morceaux choisis : « Avant que je sache que j’étais faite d’eau, l’eau, elle, semblait me connaître » ou encore : « Cette exposition explore la complexité de nos relations au paysage, au sublime, au temps et à l’impermanence. »

Rien compris.

Lara Tabet et Yasmine Chemali : Le corps vitré

Au même endroit, je préfère largement Le corps vitré qui présente les œuvres de l’artiste et médecin biologiste Lara Tabet, créées avec la commissaire d’exposition Yasmine Chemali.

Lara Tabet explore la « bactériographie », une méthode de création d’images qui, pour le dire simplement, remplace l’appareil photo par des organismes vivants.

Je vous explique.

Lara Tabet & Yasmine Chemali, Le corps vitré
Lara Tabet & Yasmine Chemali, Le corps vitré

Lara prélève des échantillons dans les eaux de Marseille. Ces eaux contiennent des bactéries, qu’elle développe en labo avant de les déposer sur un film couleur. Le film est recouvert de gélatine, dont les bactéries se nourrissent. En la « mangeant », les micro-organismes dissolvent les couches de couleur et révèlent des combinaisons inattendues de rouges, de bleus, de jaunes et de noirs.

Les œuvres sont présentées sur de grandes plaques de verre rétroéclairées, donnant l’impression d’être face à des vitraux.

En fin de matinée, je prends un Perrier avec la pétillante Margherita Mariano, et je me remets à peine de l’histoire à l’origine de son livre, à paraître l’année prochaine aux éditions Imogène.

Il y a bien longtemps en Italie, la cousine de Margherita disparaît mystérieusement. L’enquête policière est bâclée. On ne retrouvera jamais de corps. Des décennies plus tard, cette absence irrésolue devient une déambulation photographique. Elle dit : « La quête d’un corps introuvable a provoqué chez moi un sentiment de révolte et remis en question mon lien affectif avec mon pays d’origine. »

Ghana !

À 13 heures au palais de l’Archevêché pour l’expo Ghana ! sous-titrée Rêver l’indépendance (1957-1976).

Ou comment un jeune pays a utilisé la photographie pour s’affirmer comme nation et se débarrasser des clichés coloniaux, racistes et paternalistes.

L’histoire commence le 6 mars 1957, quand le Ghana devient indépendant après plus de 80 ans de colonisation britannique.

À sa tête : Kwame Nkrumah, premier ministre qui a mené la lutte pour libérer son pays. C’est lui qui invite deux photographes américains à documenter le Ghana : Willis E. Bell et Paul Strand.

Ils publieront chacun un livre, The Roadmakers (1961) et Ghana : An African Portrait (1976), qui servent de colonne vertébrale à l’expo.

Sur les murs de la salle principale, on trouve donc les tirages issus de ces livres.

D’un côté, Bell.
En face, Strand.

Paul Strand, Samuel J.K. Essoun, Shama, Ghana, 1964
Paul Strand, Samuel J.K. Essoun, Shama, Ghana, 1964

L’expo montre aussi le travail de photographes ghanéens, notamment celui de James Barnor.

Regardez ce beau portrait d’une jeune employée à l’air songeur, réalisé en 1957 à Jamestown.

James Barnor, Gladys Kwakor Owoo, employée à Alsalso House, Ever Young Studio, Jamestown, Accra, 1957
James Barnor, Gladys Kwakor Owoo, employée à Alsalso House, Jamestown, Accra, 1957

Le parcours se termine par la scène artistique ghanéenne contemporaine.

Denyse Gawu-Mensah, née en 1995, rassemble, découpe et imprime sur du tissu 600 portraits de sa famille dans le Ghana post-indépendance, pour former un impressionnant patchwork.

Carlos Idun-Tawiah, né en 1997, met en scène ses proches dans de vrais-faux souvenirs inspirés des grandes figures de la photo africaine, en particulier James Barnor.

Les images, très cinématographiques, sont teintées de nostalgie et de joie.

Comme ici.

Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again (“De nombreuses raisons de vivre à nouveau”), 2022
Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again (“De nombreuses raisons de vivre à nouveau”), 2022

Un adulte lace les chaussures d’un enfant en costume trop large à côté d’un jeune homme sur un vélo qui nous fixe tout sourire.

Vous l’avez sans doute remarquée : c’est l’image de l’affiche des Rencontres d’Arles 2026.

13h30. Retour à la maison sous 38 degrés. Déj léger. Tomate, concombre, melon. Piscine. Édouard s’éteint devant le Tour de France.

Prêts à 17 heures. Pas mon vélo qui ne freine plus. Réparation pas si express que ça. Retour à Arles vers 19 heures. Vernissage de Geoffrey à la galerie Cezar, où il expose du 6 au 12 juillet sa belle série Saṃsāra, portée par un regard sensible sur la lumière et les couleurs.

Geoffrey Posada Serguier, Varanasi, Inde, 2026
Geoffrey Posada Serguier, Varanasi, Inde, 2026

Pas le courage de taper dans le cubi de rosé, tellement il fait chaud. Seulement dans les tomates cerises et les chips molles.

Dans la même rue, l’expo du photographe turc Olgaç Bozalp, intitulée D’origine, impressionne. En particulier sa série Leaving One for Another, sur la migration, l’exil et ce qui pousse quelqu’un à quitter son pays, parfois pour des raisons dramatiques, parfois non.

Les images inclassables, tantôt documentaires, tantôt mises en scène, impriment la rétine.

Olgaç Bozalp, Fishtank, série “Leaving one for another”
Olgaç Bozalp, Fishtank, série “Leaving one for another”

Geoffrey, Édouard et moi. Boire un coup au bout de la rue. Manger une pizza au Ginestre sur la place Voltaire. À peine surpris de trouver à quelques mètres de là, dans un bar PMU, Camille et Ines.

Voici Camille (@camiiikazze) et son rire communicatif.

Camille et son sourire communicatif
Camille par moi

Camille est une photographe que j’ai accompagnée en début d’année. Elle photographie une certaine jeunesse dont elle fait partie. Des fêtes sans fin. Les corps au petit matin. Bruxelles de nuit.

Depuis, elle semble assumer davantage ses autoportraits, comme celui-ci que j’aime beaucoup, une sorte de boomerang hypnotique sur la musique d’Acid Arab.

Et voici Ines (@inesousoleil).

Ines par Camille
Ines par Camille

C’est sa pote du Septante Cinq, une école d’art à Bruxelles. Adepte des autoportraits incarnés et décharnés à l’image de celui-ci.

Rejoindre Camille et Ines. Boire des pintes de bière légère. Sauf Geoffrey qui ne « boit que des picons ». Tu savais que le picon ne venait pas du Nord de la France mais de Marseille ? Demander aux filles de me rouler des cigarettes. Prêter mon Fuji XT-20 à Camille qui n’a plus de pellicules pour son Canon EOS 500 mais qui veut continuer à faire des photos.

De gauche à droite : Edouard (@ed__marie), moi (@lephotographeminimaliste), Geoffrey (@geoffreyposadaserguier) et Ines. Par Camille.

De g. à d., Edouard, moi, Geoffrey, Ines, par Camille

Faire la fermeture du bar. Rentrer à 1h30. Petit plongeon dans la piscine. S’endormir vers 2 heures.

Fin du jour 2.

Jour 3 : Je veux y croire

Mercredi 8 juillet. Debout à 8h30. Arles. Petit dej au Peach. 9h50 à la chapelle du Museon Arlaten pour l’expo de William Klein, This way to heaven (« Par ici le paradis »).

William Klein : This way to heaven

Une rétrospective centrée sur sa période la plus créative, du début des années 1950 au milieu des années 1970. Celle où son regard sur la société américaine est le plus acerbe.

L’histoire commence en 1952. Klein a 25 ans et vit à Paris depuis cinq ans. Il a appris le français et chopé Jeanne, une Belge avec qui il se marie, fréquente l’atelier du peintre Fernand Léger et s’adonne à une peinture disons abstraite et géométrique.

William Klein, Composition abstraite, vers 1952
William Klein, Composition abstraite, vers 1952

Mais peindre des signes et des formes ne lui permet pas de « dire certaines choses sur le monde », comme il le confiera à la télé suisse, dans un français impeccable.

Deux ans plus tard, en 1954, il est de retour à New York pour bosser au sein du magazine Vogue. Il commence un journal photographique qui deviendra, en 1956, le livre culte New York 1954-55, témoin du rapport amour-haine qu’il entretient avec la ville.

Une ville magnétique et brutale. Riche mais violente. Spectaculaire mais vulgaire. Moderne mais profondément inégale. Chez Klein, les slogans, injonctions, typographies criardes, partout dans New York, deviennent des éléments de langage qu’il s’approprie pour parler la langue de la ville.

Autour de la nef, plusieurs espaces sont dédiés à trois films réalisés dans les années 1960 et 1970 : Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966), Mister Freedom (1969) et Muhammad Ali the Greatest (1974).

En 1964, Klein rencontre Mohamed Ali, attiré non seulement par le boxeur mais aussi par l’homme engagé et insoumis. Il le suit pendant dix ans. Le documentaire se termine par « le combat du siècle » : le 30 octobre 1974, à Kinshasa, devant environ 100 000 spectateurs, Ali bat George Foreman par K.-O. au 8e round.

William Klein, Ali vient de mettre Foreman K.O., Kinshasa, Zaïre, 1974
William Klein, Ali vient de mettre Foreman K.O., Kinshasa, Zaïre, 1974

Une expo à la scénographie soignée, signée Raphaëlle Stopin, où l’on plonge dans l’œuvre multiple de William Klein. Sa créativité, sa singularité, son originalité.

10h30. Place de la République. Café et hydratation avec Marie Julliard.

Marie
Marie

Marie (@mariejulliard.photographe), une photographe au fort caractère, croisée à une rencontre entre abonnés à Paris en début d’année. Fait aussi des courts métrages expérimentaux comme le sensible 17h10 (2024) dans lequel la narratrice tente de se reconstruire au sortir d’une relation toxique, ou le plus politique La rhétorique des marches (2025).

Harry Gruyaert : A sense of place

Il est 11 heures et je file à la Chapelle Saint-Martin du Méjan pour Harry Gruyaert et son expo A sense of place (« Le sens du lieu »).

Fun fact : on partage notre logement avec le frère d’Harry. Une sorte de version punk du photographe, aux faux airs d’Arno, le chanteur belge. Je me souviens précisément avoir fondu en larmes la première fois que je l’ai entendu, c’était ici en 2002.

À mon arrivée, une cinquantaine de personnes écoutent en sueur l’accordéoniste belge Tuur Florizoone jouer pour Harry ses airs jazzy. Pas étonnant que la commissaire de l’expo, Géraldine Lay, reprenne la métaphore du jazz dans le texte de présentation :

“Ce qui réunit ses photographies n’est pas le sujet mais la manière dont il s’offre au regard, dont il s’agence sous ses yeux : intensité vibrante des couleurs, découpes nettes des ombres, géométries urbaines qui scandent l’espace comme une phrase de jazz.”

Derrière cette esthétique copiée ad nauseam, je retiens un sens des couleurs et de la composition tout bonnement ahurissant. Je suis aussi surpris de voir un œil toujours affûté, comme en témoigne cette photo de 2022, réalisée à Arles à l’âge de 80 ans.

Je file à la Croisière, lieu incontournable à Arles qui regroupe plusieurs salles.

Première expo : Nous ne sommes pas seuls, consacrée aux images extraterrestres.

Nous ne sommes pas seuls

Elle débute par le fameux poster I want to believe de X-Files, celui qui trône dans le bureau de Fox Mulder. Aussitôt, des images parasites me reviennent : celles de La Meute (saison 4, épisode 2), l’épisode le plus controversé de la série. La scène de la femme amputée des quatre membres, cachée sous un lit par ses garçons consanguins, m’a terrifié adolescent.

Le poster cache une autre histoire : celle d’une photographie mystérieuse réalisée le 8 mars 1975 par le Suisse Billy Meier, auteur de nombreux ouvrages où il affirme, images à l’appui, être entré en contact avec les habitants d’autres planètes.

Billy Meier, Ober Sädelegg, Suisse, 8 mars 1975
Billy Meier, Ober Sädelegg, Suisse, 8 mars 1975

Quarante-cinq ans plus tard, en 2020, l’Allemand Silas Bahr, né en 1992, consacre sa série Semjase’s Friend à la communauté fondée par Billy Meier.

Parmi ses images, une photo révèle le paysage du fameux poster de X-Files. À la soucoupe près, rien ne semble avoir bougé depuis 1975.

Silas Bahr, Ober Sädelegg, Suisse, 2020
Silas Bahr, Ober Sädelegg, Suisse, 2020

L’expo présente des histoires d’extraterrestres plus loufoques les unes que les autres. Je m’arrête ici devant celle de Jean-Claude Ladrat.

Vous la connaissez peut-être si, comme moi, vous avez poncé l’émission Strip-Tease.

C’est l’un des épisodes cultes : La soucoupe et le perroquet (1993).

Alimenté par l’esprit, l’engin devait permettre à son créateur de voler jusqu’au Triangle des Bermudes et rejoindre la « quatrième dimension ».

Yves Bosson, Jean-Claude Ladrat, Builder of Flying Saucers, 1993
Yves Bosson, Jean-Claude Ladrat, Builder of Flying Saucers, 1993

Malheureusement, l’histoire finit pas bien. Ce doux dingue n’était pas si innocent : en 2008, il sera condamné à 10 ans de prison pour agression sexuelle sur mineurs.

Quant à la soucoupe, elle attirait tellement de touristes qu’en 2010, le maire a voulu la déplacer sur un terrain public pour soulager les voisins. Elle était si délabrée qu’elle s’est détruite pendant le transfert.

Depuis, Jean-Claude Ladrat est sorti de prison. En 2018, le journaliste Jean-Charles Chapuzet l’a rencontré pour « soulever le capot de la soucoupe » et en a tiré un livre qui fait envie : Mauvais plan sur la comète, apparemment écrit « à la Truman Capote ».

Paul Kodjo : Photoromance

À l’étage se trouve Photoromance, la première grande expo personnelle en France de Paul Kodjo.

Ce qui frappe d’abord, c’est sa virtuosité : cadrages très cinématographiques, lumière maîtrisée, images léchées.

D’un côté, les romans-photos dont il se fait une spécialité dans les années 1970.

De l’autre, l’effervescence des nuits ivoiriennes, saisies sur le vif dans les bars et les dancings d’Abidjan.

Génération ENSP

À l’étage toujours, Génération ENSP, où trois photographes de l’école exposent des œuvres réalisées pour leur diplôme obtenu en juin 2026.

Et là, coup de cœur pour la série de Guillaume Chevalier Fustec.

En 2022, l’artiste perd deux femmes très proches, dont on ne saura rien. Avec Swift and Swallow (2022-2026), il explore cet état du deuil où la réalité semble soudain chargée de signes et tout paraît vouloir dire quelque chose.

Il est 13 h 30 et je suis à l’entrée de la Croisière pour Somewhere and Somehow d’Olivier Metzger.

Olivier Metzger : Somewhere and Somehow

Le photographe est mort en 2022, à 49 ans, tout près d’Arles, laissant une oeuvre inachevée. Difficile de ne pas y penser en traversant cette expo.

Ce qui saute aux yeux, c’est l’extrême maîtrise de la lumière. Metzger savait fabriquer des images, c’est certain. Lui, pointilleux à l’extrême, avait le don de restituer des atmosphères étranges et mélancoliques.

L’inspiration lynchienne est évidente, ce qui devrait m’attirer, mais me laisse un peu en dehors.

Je suis sensible à la biche croisée par hasard sur une route du Nevada, comme il le racontait en 2011 au centre d’art GwinZegal. Un seul déclenchement.

Olivier Metzger, Bambi, Nevada, 2010
Olivier Metzger, Bambi, Nevada, 2010

Pentti Sammallahti

Dans le prolongement se trouve l’incroyable travail de Pentti Sammallahti.

Dans ses images, le silence est palpable.

Elles dégagent aussi une certaine forme d’étrangeté.

Sammallahti tire lui-même ses photos, ce qui donne à ses noirs, à ses gris et à ses textures une profondeur rare.

C’est aussi un photographe non dénué d’humour.

Mais c’est dans les étendues glacées de Solovki, sur les bords de la mer Blanche, en Russie, qu’il a réalisé certaines de ses images les plus mémorables.

Regardez cette image panoramique faite avec un Noblex 120 ou un Widelux.

Pentti Sammallahti, Solovki, Russie, 1992
Pentti Sammallahti, Solovki, Russie, 1992

Flower Power

Quitter Croisière vers 14 heures, rincé par le trop-plein d’images. Se poser au Jardin d’été avec un sandwich pour sentir le pouvoir des fleurs.

Direction la maison. 40 degrés. Air brûlant. Piscine même pas rafraîchissante. Retour Arles. 18h30. Vernissage de l’expo collective La diagonale du plein qui prend place à la Bourse du travail du 6 au 12 juillet.

Quinze photographes de l’agence Signatures montrent comment une petite ville française, Saint-Éloy-les-Mines, fait face au déclin rural et économique en inventant de nouvelles formes de résistance et de vie locale.

Trop de gens, trop de bruit, trop de chaleur. En PLS, mes yeux voient sans regarder.

Arno Brignon, Saint-Éloy-les-Mines, 2026
Arno Brignon

Jeter un coup d’oeil au dossier de presse pour en voir plus

Avant de définitivement fondre, je salue Arno Brignon et Clara Chichin et on file boire un coup dans l’un des bars du boulevard des Lices. Y a la soirée MYOP x SPOT aux douches municipales, on y va ?

Yvan de Canson (@yvandecanson) de mon Arles 2025 arrive tout juste. Food truck. Olympe 4000 mixe mollement. Trop de monde à la buvette. On s’arrache.

Édouard, Yvan et moi. Direction l’Archevêché. Croiser des têtes familières. Naomi Pecqueux du réseau MIA a de l’énergie pour trois et Valentine Pignet de Transit toujours la coupe la plus badass de la région.

Danser un peu. Rentrer bourré. Faire des photos à vélo. Mauvaise idée.

Yvan et Edouard dans la nuit noire
Yvan et Edouard dans la nuit noire

Tomber au ralenti dans le fossé. Apparemment pas d’Arles sans chute à vélo. Egratignures et piscine nocturne. Se coucher un peu avant 3 heures.

Fin du jour 3.

Jour 4 : 40 degrés et verres consignés

Le réveil à 8h30 pique un peu. Arles. Peach. Édouard file à une revue de portfolio et moi à la galerie Vague pour From Our Windows.

Rinko Kawauchi et Tokoko Oshoda : From Our Windows

L’expo commence par la star japonaise Rinko Kawauchi et sa série As it is (2020).

Depuis ses débuts, Rinko Kawauchi cherche la beauté dans les petites choses du quotidien. Quand elle devient mère, son regard ne change pas. Toujours ces lumières aveuglantes. Ces couleurs douces. Cette atmosphère onirique.

La différence, c’est qu’une petite fille a pointé le bout de son nez. Dans As it is, on voit ses premiers pas, des sorties en famille, la disparition d’un proche, mais aussi une mouche en gros plan et une tortue qui tente de sortir la tête de l’eau.

L’expo est parsemée de petits haïkus écrits par Rinko.

En voici un qui m’a ému :

« elle m’apprend l’existence de petites bêtes que j’aurais à peine remarquées
elle m’encourage à les prendre en photo
elle illumine mon chemin
pour que je n’aille pas vers le noir
mais vers la clarté
une lumière à la main, la petite personne m’appelle »

— Rinko Kawauchi

Au fond de la galerie se trouve le travail d’une photographe japonaise que je ne connaissais pas, Tokoko Oshoda. J’aime bien sa série Ice Box : des portraits de réfrigérateurs comme celui-ci, révélateurs de la vie et de la personnalité de leurs propriétaires.

Alain Keler : Rétrospective

À 11 heures, je me rends à la rétrospective d’Alain Keler installée aux douches municipales.

Le photographe a 22 ans quand il fait cette photo des manifestations étudiantes de Mai 68.

Alain Keler, Manifestations étudiantes, Paris, mai 1968
Alain Keler, Manifestations étudiantes, Paris, mai 1968

Ce qui est fou, c’est que pendant les 60 années qui suivent, de Mai 68 à aujourd’hui, son style photographique ne bouge pas. Regard humaniste et engagé. Grand sens du cadre. Noir et blanc contrasté, granuleux, immédiatement reconnaissable.

De gauche à droite : Israel, 1981 ; Gdansk, Pologne, 1980 ; Buenos Aires, Argentine, 1973 ; Grozny, Tchétchénie, 1995 ; Letanovce, Slovaquie, 2012.

Alain conserve un sens aigu de la composition dans des situations où tout pousse à le perdre, au cœur de zones de conflit qu’on imagine archi-stressantes.

Ou angoissantes comme ce 8 février 1976 à Barcelone où il est à une manifestation catalane interdite. La police arrive. Il est frappé à coups de matraque par une dizaine de policiers, son matériel est confisqué, puis « retrouvé » le lendemain dans un caniveau.

Autre particularité d’Alain Keler : tout au long de sa carrière, il a noirci des tas de journaux intimes, dans lesquels il documente de manière chirurgicale son travail et ce qu’il vit.

Comme ce jeudi 4 mars 1982, au Guatemala, où il fait l’une de ses plus célèbres photos.

C’est l’histoire d’un guérillero capturé dans le village de Chajul et remis à l’armée. Aux photographes présents, on assure qu’il aura la vie sauve.

Alain Keler, Arrestation d’un guerrillero. Sa famille n’a jamais eu de nouvelles ; il a sans doute été exécuté, Guatemala, 1982
Alain Keler, Arrestation d’un guérillero, Guatemala, 1982

Des années plus tard, une ONG contacte Alain à Paris, à la demande de la famille du prisonnier, pour savoir s’il a eu de ses nouvelles. Keler comprend alors qu’il a probablement été exécuté.

Quarante-deux ans plus tard, en décembre 2024, le neveu du prisonnier le retrouve sur Instagram et lui révèle le nom de cet homme resté anonyme : Carlos Ceto Santiago. Il n’est jamais rentré chez lui. Pas plus que les trois autres membres de sa famille arrêtés par l’armée ce jour de mars 1982.

L’expo est aussi dense que passionnante. Compter une bonne heure, surtout si, comme moi, vous vous attardez sur les planches-contacts, comme celle de l’arrestation du guérillero au Guatemala en 1982 dont je viens de vous parler.

Alain Keler est l’un des plus grands. Sans aucun doute. Pas grand monde peut s’asseoir à sa table.

Je retrouve Édouard et Yvan qui s’est levé tard. Direction la tour Luma, avant de rejoindre la Mécanique Générale qui accueille plusieurs expos.

Stan Douglas : Bodies never lie

Tout ce que je déteste dans la photographie contemporaine.

Dans Bodies never lie, le Canadien Stan Douglas reconstitue minutieusement des scènes historiques, comme sur cette photo. Au vu de la voiture en feu, je crois d’abord être devant une scène de protestation. En réalité, il s’agit d’une célébration de supporters.

Le travail de Stan Douglas m’est encore plus insupportable que celui de son compatriote Jeff Wall. Tous deux partagent une approche ultra-conceptuelle de la photographie, mais chez Douglas, c’est surtout le déploiement de moyens faramineux nécessaires à la production de chaque image qui rend fou.

Modèle animal

La Nature d’Edward Steichen donne un avant-goût de l’expo principale avec ces moutons photographiés en 1907 « à la Arno Brignon ».

Edward Steichen, Pastoral Moonlight, 1907
Edward Steichen, Pastoral Moonlight, 1907

S’il y a bien une expo à voir ici, c’est Modèle animal qui montre comment deux siècles de photographie ont construit notre regard sur les animaux.

Kurt Hutton, Londres, 1938
Kurt Hutton, Londres, 1938

D’autres images en vrac qui m’ont marqué :

Et une histoire fascinante : celle de Simona Kossak.

Biologiste et zoologue polonaise, elle a vécu plus de 30 ans dans la forêt de Białowieża avec le photographe Lech Wilczek, entourée d’animaux qu’elle observait, soignait et défendait.

Pour aller plus loin : écouter ce podcast de France Culture intitulé Simona Kossak, l’esprit de la forêt (2 x 28 min).

Compter une bonne heure tellement y a à voir.

Sortir de là à 15 heures. Manger un sandwich au Réfectoire, une ancienne friche industrielle dans le Parc des Ateliers. Rentrer à la maison. Faire une sieste devant Tadej Pogačar qui tue le Tour de France lors de la 6e étape.

Retour à Arles. Où voir France-Maroc ce soir ? Ce sera au Relais de la Poste, qui, comme son nom ne l’indique pas, n’est pas un bar PMU mais un hôtel fraîchement rénové. Bien installés, sauf que notre écran est en retard sur les bars alentour.

De g. à d. : Yvan, moi et Edouard, par Geoffrey
De g. à d. : Yvan, moi et Edouard, par Geoffrey

Camille et Ines nous rejoignent à la mi-temps. À la recherche d’un bar qui ne gâche pas le plaisir. À la Croisière : un écran, pas de son. Ça part mal. On tergiverse. Camille revient de la buvette : « Les gars, ils vendent pas de bière ici ! » C’est la goutte de trop.

Direction l’Archevêché. Ambiance cool. Ines tente d’échanger une pile de verres consignés pour faire baisser le prix des consos. La France bat le Maroc 2-0.

Yvan, Edouard et moi, du point de vue de Camille (assise sur une chaise au milieu de la foule) :

De g. à d. : Yvan, Edouard et moi, par Camille
De g. à d. : Yvan, Edouard et moi, par Camille

Après le match, l’Archevêché devient un dancing. Tout le monde danse. Camille plus que les autres. « Camille, c’est un électron libre », me souffle Édouard. Pas faux.

Marie débarque, survoltée. « Y a un after piscine qui s’organise pas loin avec le plus gros fêtard que je connaisse. » C’est censé me convaincre d’y aller ?

Les filles y vont.
Les mecs rentrent à la maison.
Water-polo dans la piscine jusqu’à 4 heures.

Fin du jour 4.

Jour 5 : De Harlem à Monoprix

Réveil crevé à 9 heures. Arles. Peach. À 10 h 45 à l’espace Van Gogh pour Soul of the city ( « L’âme de la ville »), la très belle rétrospective consacrée à Martine Barrat.

Martine Barrat : Soul of the city

Martine Barrat est une Française qui débarque à New York en 1968.

Elle vient du théâtre et de la danse, mais un accident l’oblige à changer de vie. Elle se procure un appareil et commence à travailler avec les enfants du Lower East Side et de Harlem.

Au début des années 1980, Martine Barrat revient en France, à Paris, et capture une énergie similaire dans le quartier de la Goutte d’Or.

Martine Barrat, Le Goutte d'or, 1982
Martine Barrat, Le Goutte d’or, 1982

L’expo est à voir. Par contre, faut venir tôt, y a du monde, d’autant que la capacité d’accueil est limitée à 36 personnes.

Déjeuner à trois à La Bohème, un resto méditerranéen dans une salle voûtée. Entrée, plat, dessert pour 26 balles. Honnête. +1 pour l’aubergine fumée.

Édouard part à Avignon pour le festival, Yvan rattrape William Klein et je file à l’Espace Monoprix pour Nos rêves lointains.

Nos rêves lointains

À partir du fonds photo de la Fnac, les commissaires Fannie Escoulen et Laure Augustins proposent à Arles une traversée en 99 images autour du voyage. Thème archi large qui permet de voir de grandes photos.

J’aime beaucoup celle-ci signée Max Pam.

Max Pam, Yorkshire, Grande-Bretagne, 1991
Max Pam, Yorkshire, Grande-Bretagne, 1991

Dans le prolongement de l’expo se trouvent 7 projets photo en lice pour le Prix Découverte 2026 de la Fondation Louis Roederer.

Le Prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer

Je commence à sombrer de fatigue, mais une série me reste en tête : Re/cover (2013-2016) de Phan Quang.

Le photographe vietnamien transforme la photographie documentaire en mise en scène politique, en enveloppant des familles vietnamiennes dans un voile de mariée pour rendre visibles les absences laissées par les soldats japonais restés au Vietnam après la Seconde Guerre mondiale.

Petit café en face de Monoprix avec Yvan et Stan (@stanlamontagne) dont le travail réalisé au moyen format argentique est toujours un plaisir pour les yeux. Train à 17h18. Montpellier à 18h25.

Fin du jour 5.

Je regrette de ne pas avoir vu Les Ruines circulaires d’Orianne Ciantar Olive à la maison des peintres. J’avais beaucoup aimé son livre éponyme, publié en 2024 aux belles éditions Dunes.

Tout comme Méditerranée : Est-ce là que l’on habitait ? d’Anne-Lise Broyer à l’abbaye de Montmajour, dont j’ai entendu beaucoup de bien.

C’était mon Arles 2026.

J’espère que l’article vous a plu.

Et votre Arles 2026 ? Dites-moi en commentaire ce que vous avez aimé et moins aimé.

  1. Selon les mots du poète Larry Neal repris dans un article de la National Gallery of Art : What Is the Black Arts Movement? Seven Things to Know (2025) ↩︎
  2. Selon les mots de Jean Rouzaud dans l’article de Nova : Sun Ra en direct de Saturne (2014) ↩︎
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