Comment Jim Goldberg a réinventé la photographie documentaire
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Comment Jim Goldberg a réinventé la photographie documentaire (avec Klaudia Kaczmarczyk)

Le photographe Jim Goldberg n’a cessé, au fil de ses projets, de repousser les limites de la photographie documentaire, en inventant de nouvelles formes de narration qui associent texte et image.

Temps de lecture : 15 min

Introduction : Qui est Klaudia Kaczmarczyk ?

Klaudia Kaczmarczyk est une photographe polonaise née en 1993 à Cracovie.

Klaudia Kaczmarczyk
Klaudia Kaczmarczyk

Diplômée de l’ENS Louis-Lumière et de l’École nationale de cinéma de Łódź, elle est à la fois portraitiste et réalisatrice de documentaires. Elle vit aujourd’hui à Paris.

Où voir le travail de Klaudia Kaczmarczyk ?

• Visiter le site de Klaudia
• Suivre son Instagram : @klaudiaka

J’ai rencontré Klaudia en mars 2023 au Loulou, un bar près de la Gare du Nord où j’organisais des rencontres entre lecteurs du blog, à l’époque où je vivais encore à Paris. Ce soir-là, nous échangeons seulement quelques mots.

Un an plus tard, elle me divulguera pourtant l’un de ses secrets.

Le jeudi 1er février 2024, je me rends au feuilletage d’Alessandra Sanguinetti organisé par la Fondation Henri Cartier-Bresson. La photographe américaine revient sur la genèse de son livre culte The Adventures of Guille and Belinda and The Enigmatic Meaning of Their Dreams, publié en 2010.

Après la rencontre, je publie une story Instagram à laquelle Klaudia réagit.

Dans son mémoire de fin d’étude, Klaudia montre comment Jim Goldberg n’a cessé, au fil de ses projets, de repousser les limites de la photographie documentaire en inventant de nouvelles formes de narration qui associent du texte aux images.

Le vendredi 16 février, quelques semaines avant de déménager à Montpellier, je prends un thé avec Klaudia au Floréal Belleville. Elle m’en voudrait probablement si je racontais ici les anecdotes très drôles qu’elle m’a partagées sur elle et Jim Goldberg. Disons simplement qu’il existe chez Klaudia un léger côté « groupie ».

C’est cet après-midi-là que je lui ai proposé de transformer son mémoire en article. Elle a trouvé le temps de s’y replonger, de le retravailler et de l’adapter pour le blog, malgré un agenda très chargé.

Le résultat est le texte que vous vous apprêtez à lire.

C’est à toi, Klaudia.

Quand Klaudia rencontre Jim Goldberg

C’est avec Raised by Wolves qu’a débuté ma légère obsession pour Jim. Je me souviens, c’était un jeudi, le 13 juin 2013.

L’après-midi, j’attends mon tour pour une épreuve à l’École nationale de cinéma de Łódź. Une amie me parle d’un livre sur la vie de jeunes fugueurs et sans-abri dans les rues de la Californie des années 80 et 90. L’histoire d’Echo et de Tweeky Dave, les deux personnages principaux, me captive instantanément. Ce sont les adolescents emblématiques à travers qui on découvre les multiples récits de la jeunesse marginalisée. Leur relation, leur amitié, la dépendance et la survie, me perturbent et me fascinent à la fois.

En regardant leurs portraits, je me pose un tas de questions. Est-ce que tout cela leur est vraiment arrivé ? Je me lance dans des recherches frénétiques sur internet, sans trouver grand-chose. Une aura mystérieuse va alors planer autour du livre, nourrissant ma curiosité.

C’est avec Raised by Wolves qu’a débuté ma légère obsession pour Jim.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

J’ai toujours été passionnée par la combinaison des mots et des images. Un mot dessus ou à côté d’une photo lui donne une nouvelle tonalité. Nous redécouvrons l’image à travers les mots et commençons à la réinterpréter différemment, que ce soit les notes sous des photographies polaroid d’amateurs ou les séquences de Duane Michals ou encore les journaux intimes de Francesca Woodman.

Et, en combinant le texte et l’image, en utilisant des médias différents, Jim Goldberg a repoussé les limites de la narration en photographie et a réinventé le documentaire.

Mais d’abord, qui est Jim ?

Qui est Jim Goldberg ?

Pour bien illustrer cette question, voici une équation :

  • Mot + musique = chanson
  • Mot + image animée = cinéma
  • Mot + dessin = bande dessinée
  • Mot + photographie = Jim Goldberg
Jim Goldberg - Coming and Going
Jim Goldberg – Coming and Going

Mini bio

Jim Goldberg est né le 3 juin 1953 à New Haven, dans le Connecticut. Il vit et travaille actuellement à San Francisco. Depuis 2002, il est membre de l’agence Magnum.

Ses projets documentaires sociaux travaillés sur le long terme, combinent de multiples styles et supports : photographies, vidéos, collages, images de films amateurs, textes manuscrits, polaroids,
objets, installations.

Lors d’une conférence en 2019 à Paris Photo, il se définit lui-même : « Je suis un sculpteur, mais je ne sais pas sculpter, je suis donc un photographe. »

La narration de Jim Goldberg se rapproche du cinéma

Jim Goldberg - Coming and Going
Jim Goldberg – Coming and Going

La narration de Goldberg s’apparente à celle d’un film, avec des séquences d’images qui s’enchaînent comme des scènes. Elle entraîne le spectateur dans la vie des personnages.

Les livres photo de Jim se lisent comme des romans où les photographies et les textes s’entremêlent. Les paroles, toujours écrites à la main, juxtaposées avec l’image, sont devenues sa signature artistique.

Le mot occupe sa place de majesté, non seulement par sa signification, mais aussi par sa forme, parfois volontairement envahissante. Il s’inscrit graphiquement dans la structure de l’image et devient indissociable de ce qui est visible.

Par le biais d’un mot écrit sur ou à côté de la photographie, il donne au spectateur l’accès au protagoniste : à ses rêves, ses peurs, ses pensées. Le mot soit à la fois « vu » et « lu », nous amène vers un nouveau sens de l’image.

Le duo image-mot a évolué au fur et à mesure des projets de Goldberg. Le mot commence à apparaître innocemment sous la photographie, pour finalement devenir bien plus qu’une simple partie de celle-ci, et presque en prendre le contrôle.

Jim Goldberg est connu pour cette trilogie :

  • Rich and Poor (1977-1985)
  • Raised by Wolves (1987-1993)
  • Candy (2013, publié en 2017)

Les protagonistes de Goldberg sont des personnes en marge de la société, et souvent aux antipodes les unes des autres.

Il y en a des extrêmement pauvres et d’autres très riches, des enfants fuyant le domicile familial, vivant dans les rues de New York et de Los Angeles, ou bien comme dans le projet Open See, des immigrés et des réfugiés politiques cherchant une protection en Europe. Ils partagent leurs histoires individuelles avec le public. Jim devient leur confident neutre et les laisse libres de raconter leur chemin.

Ses séries sont des projets de long terme où Jim passe du temps avec ses personnages pour les connaître au mieux. C’est à travers l’individu que nous, le spectateur, comprenons mieux son univers. 

Rich and Poor : premières expérimentations narratives

Le procédé et la forme

La construction des images de Rich and Poor repose sur un principe simple : la personne est photographiée à l’intérieur de son domicile. Peu importe leur classe sociale, Goldberg les capture avec le même regard sobre et naturel.

Les portraits en noir et blanc sont accompagnés de commentaires écrits par les personnes photographiées elles-mêmes.

Parfois, les images montrent des individus proches les uns des autres, que le photographe a placés dans les postures typiques des photos de famille.

Telles que :

  • Un père enlace son enfant
  • Quelqu’un tient un chien dans ses bras
  • Une étreinte entre deux amoureux
  • Un ado dans sa chambre

Figés dans le moment, les personnages posent immobiles comme des statues. Leurs silhouettes s’intègrent visuellement dans le décor de la pièce. Leur position centrale crée un nouvel équilibre : ces personnes et l’espace autour d’elles se représentent mutuellement, ils deviennent presque comme un objet distinctif de la pièce.

L’espace devient le deuxième protagoniste de la photographie : lui et la personne photographiée se reflètent mutuellement. Ce couple plutôt prévisible et visuellement cohérent est brisé par une légende inattendue où l’on entre dans les confidences. Car, après la prise de vue, Goldberg demande à ses modèles d’écrire un commentaire sur leur portrait. 

Les 3 points de vue de ces portraits

Les portraits de Rich and Poor reposent sur la rencontre de trois subjectivités : celle du photographe, celle du modèle et celle du spectateur.

  • Le photographe : Goldberg observe de l’extérieur.
  • Le modèle : la personne est confrontée avec sa propre image et écrit un commentaire. Un deuxième portrait interne se forme : une vision de soi et du monde auquel la personne appartient.
  • Le spectateur : confronté à la photographie et à la légende qui l’accompagne, il se forme son propre point de vue.

Être et apparaître

Rich and Poor ressemble à un album de famille où la parenté n’est pas faite de liens de sang, mais de l’appartenance à une classe sociale. Les nouvelles affinités sont déterminées par le niveau de richesse. La réussite, les rêves et les craintes des personnes photographiées sont ce qui les distinguent et les rapprochent.

Le titre du projet souligne la fracture entre les « riches » et les « pauvres ». Il suppose que certains, matériellement ou spirituellement, possèdent plus que d’autres. Le fait « d’avoir ou de ne pas avoir », sous-entendu dans le titre, se transforme dans le langage visuel : être et paraître. 

Sur l’image de gauche, on lit :

« La vie des pauvres est moins compliquée. Ils n’ont pas à se soucier de l’entretien d’une grande maison, des chaussures sans cesse à réparer, ou de l’uniforme blanc immaculé des domestiques. »

Goldberg demande aux protagonistes de décrire leur état intérieur ou leur situation, ainsi que leur propre apparence en voyant leur portrait. Les modèles vivent un voyeurisme, cette fois-ci pas à travers le regard d’autrui, mais à travers leur propre regard.

Avec une écriture parfois soignée, parfois chaotique, les commentaires sont souvent directs :

  • « J’ai l’air effrayée. »
  • « Mon mari est superbe. »
  • « Arthur a l’air de s’ennuyer. »
  • « C’est la pire photo jamais prise. J’ai l’air gonflée… »

Il arrive que la dissonance entre leur apparence et leur état réel soit flagrante. L’une écrit : « J’ai l’air d’une clocharde. Ce que je ne suis pas. »

Jim Goldberg - Rich and Poor

Le projet Rich and Poor nous appelle à ne pas se faire une image de quelqu’un à partir d’un portrait, même s’il s’agît de soi-même. Cela soulève la question de l’écart entre le soi réel et le soi photographié, que Goldberg arrive à mettre en évidence.

Il le rappelle aussi dans le catalogue de l’installation Proof (2013) à l’International Center of Photography : « La photographie est moins une source de vérité qu’un témoignage. »

Raised by Wolves : une oeuvre de fiction tout à fait vraie

Même si je n’avais jamais eu le livre entre mes mains, j’avais cherché frénétiquement les critiques du projet. En rupture de stock chez les libraires, le seul exemplaire de Raised by Wolves était disponible pour plusieurs centaines de dollars sur Amazon.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

Un internaute a laissé un commentaire racontant qu’il se trouvait à Los Angeles à cette époque à ses 18 ans. Il dit avoir connu ces ados que Jim avait photographiés, et se demande aujourd’hui lesquels ont survécu.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

Lorsqu’en 2019, sort la réédition intitulée le Bootleg, une version de l’originale de 1995, je peux enfin la commander.

Abandonnant la raison à des jours plus ingrats, je prends une journée de congé pour l’occasion. Je m’habille, je me coiffe bien. Le coursier apporte le colis tant désiré à ma porte, il est 10h55 et la sonnette attendue depuis l’aube retentit enfin.

Dès les premières pages, le livre m’aspire dans un monde qui m’attire autant qu’il m’inquiète. Vers la fin, je tombe sur une longue liste de prénoms écrits à la main : Axel, Chaos, Troy Boy, Brad, Iggy, Blue et bien d’autres encore. Dans la rue, chacun se choisit un surnom, comme une façon de renaître et prendre une nouvelle identité.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

Alors, je repense au commentaire d’Amazon. Était-il l’un d’entre eux ? Leurs yeux fixés vers l’objectif, ils regardent Jim Goldberg et aujourd’hui le spectateur, c’est-à-dire moi. Je n’étais pas encore née quand ces portraits ont été pris et la plupart de ces visages sont déjàmorts d’overdose, du sida, ou bien purgent une peine.

À la première page, je lis une citation de Tweeky Dave, l’un des deux personnages principaux de l’histoire. Il dit : 

« Damn girl, c’est juste une histoire. Ce n’est pas réel. Et ne t’inquiète pas, il y a une fin heureuse. »

On a envie de le croire jusqu’au bout du livre. Peut-être que Jim Goldberg a suivi son conseil et voulait un happy ending, en brisant la frontière entre l’imaginaire et le réel, entre la fiction et le documentaire.

Car ici, il change de registre. Rich and Poor restait ancré dans le documentaire, alors que Raised by Wolves garde un fond documentaire, mais adopte une structure proche de la fiction.

Jim quitte les maisons de San Francisco documentées dans Rich and Poor et se tourne vers la rue pour capturer la vie d’adolescents en fugue. Le récit principal se concentre sur le destin de deux héros, Echo et Tweeky Dave.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

Avec eux, on découvre leurs histoires, d’amour et d’abandon, leurs aspirations, mais aussi les addictions et la violence. Jim Goldberg leur laisse la parole libre et la vérité se mêle à la fiction. Au bout du compte, le livre nous emporte dans des récits lyriques, portés par les images et les paroles.

Il faudra à Jim 4 ans et 8 maquettes pour aboutir au résultat final. Au fil des versions, Goldberg expérimente et sa forme évolue.

Jim Goldberg – Raised by Wolves

La version publiée en 1995 combine polaroids, images de vidéos amateurs, photos d’archives familiales, mais aussi dessins, lettres et retranscriptions de conversations que Jim a eues avec les adolescents ou leurs familles.

Jim Goldberg - Raised by Wolves
Jim Goldberg – Raised by Wolves

Lire ce livre, c’est à la fois entrer dans un journal intime et dans un dossier policier sur des enfants disparus.

Jim Goldberg – Raised by Wolves

Chaque nouvelle édition de ce livre change de format. Celle de 2019 intitulée Bootleg, prend la forme d’un magazine photocopié. Celle de 2021, intitulée Fingerprint, dévoile des polaroids inédits.

L’exposition Raised by Wolves prolonge le livre avec des sons, des vidéos, des objets appartenant aux protagonistes, et même des photos de ces objets. Comme Robert Frank, qui utilisait le drapeau américain comme motif récurrent dans Les Américains, Goldberg emploie des objets comme fil conducteur.

La célèbre veste en jean de Tweeky Dave devient un symbole. En 2016, Kanye West en fait une réplique, déclenchant une vive polémique.

Jim Goldberg – Raised by Wolves

Dans le livre, Goldberg avoue qu’il aurait pu être l’un de ces adolescents. En 1969, il avait tenté de fuguer de New Haven vers New York. Mais son frère, inquiet, alerta leurs parents et l’histoire s’arrêta là.

Candy

Goldberg insère souvent dans son travail des lieux et des souvenirs de sa propre vie. Sa ville natale, New Haven, occupe une place particulière. Il lui consacre le projet Candy, réalisé grâce à une bourse de l’université de Yale.

Jim Goldberg - Candy
Jim Goldberg – Candy
Jim Goldberg - Candy
Jim Goldberg – Candy

Dans ce projet, Goldberg présente le paysage urbain et les tensions qui traversent sa ville, avec le regard d’un habitant mais aussi d’un étranger. Pour lui, New Haven est une sorte d’Amérique miniature, où se matérialisent inégalités et désillusion du rêve américain.

Jim Goldberg - Candy
Jim Goldberg – Candy

Ce projet complète la trilogie entamée par Rich and Poor and Raised by Wolves.

Coming and Going : Réinventer l’autobiographie

Son dernier livre, Coming and Going, ne paraît qu’en 2023, après plus de dix maquettes. Il avait commencé ce travail en 1999.

Jim Goldberg - Coming and Going
Jim Goldberg – Coming and Going

Jim y raconte sa vie privée, sur ses proches et sur lui-même. En arrière-plan, apparaissent aussi les coulisses des projets qu’il a menés.

Dès sa sortie, Coming and Going devient l’un des livres de photographie contemporains les plus marquants. On y retrouve ce mélange qui fait la singularité de Goldberg : photographies, collages, photocopies, découpages, captures d’écran, dessins, mais c’est aussi une traversée de 24 ans de carrière.

Il nous partage son évolution et ses expérimentations, son processus artistique et comment il est arrivé à parfaire son style unique.

On y retrouve aussi les influences de ses maîtres : Larry Sultan et Robert Frank.

Ce dernier a dit, dans un commentaire sur l’exposition Storylines à la Tate Modern, qu’« écrire sous une photographie, c’est comme envoyer une carte postale ».

Une belle synthèse de l’œuvre de Jim.

Jim Goldberg - Coming and Going
Jim Goldberg – Coming and Going

Conclusion

Le 4 octobre 2019, Jim publie sur Instagram un message que l’agence Magnum a reçu :

Cher Magnum Photos,

J’ai volé une photo de Jim Goldberg lors d’une exposition à Pordenone, en Italie, en 2010.

Je regrette ce geste stupide. J’espère que Jim ne m’en tiendra pas rigueur.

Merci à vous.

Dans les commentaires du post, on peut lire Jim remercier la personne pour son honnêteté.

Et même si ce n’était pas moi (juré), en toute honnêteté, cela aurait très bien pu être moi.

Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Partagez l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Klaudia Kaczmarczyk (et le mien). Vous pouvez aussi nous laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.

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