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Comment Khalik Allah a contourné les règles de la photographie de rue

Khalik Allah s’est émancipé du travail des plus grands photographes de rue pour documenter à sa façon les marginaux et les laissés-pour-compte qui peuplent l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington à Harlem.

Introduction : C’est arrivé près d’chez vous

J’ai pas mal d’insomnies depuis quelques années. Pourtant j’ai une vie sereine je ne comprends pas. C’est peut-être le wifi j’en sais rien. Je parle d’insomnie, c’est peut-être pas le bon terme d’ailleurs. Je m’endors comme un bébé mais je me réveille au milieu de la nuit. Quand ça arrive, je me fous un podcast dans les oreilles et je me rendors tant bien que mal.

Au petit matin parfois, dans un moment d’égarement sûrement, je me lève et je vais courir. J’habite à 100 mètres de la gare du Nord à Paris. Je peux vous dire que les chances d’accéder à un parcours sympa sont quasi nulles. Malgré l’heure indue, la rue La Fayette n’est pas déserte. Seuls ses trottoirs le sont. Au milieu de taxis anonymes, je me lance.

La longue rue mène à la place Stalingrad sur laquelle un bâtiment néo-classique, la Rotonde, concentre habituellement tous les regards.

© Traktorminze – La Rotonde sur la place Stalingrad à une heure normale

La nuit, la beauté est ailleurs.

Dispersées de part et d’autre de la place, une dizaine de silhouettes flottent dans la pénombre. Dès que l’une d’elles se déplace, les autres bougent de la même manière. Comme si les mouvements avaient longuement été répétés. Devant ce ballet de somnambules à ciel ouvert, je m’arrête.

Une des silhouettes me frôle sans moufter. Comme si j’étais transparent. Comme si je rêvais. C’est une jeune femme. Elle a peut-être 30 ans. Sûrement moins. Ses larges fringues kakis et ses piercings lui donnent l’air d’une teufeuse sortie de teknival. Elle est pâle et maigre.

Elle passe devant moi, en hochant sans cesse la tête comme une poule désincarnée. Les yeux rivés au sol, elle s’arrête un instant devant un objet invisible et poursuit son chemin.

Je continue le mien. Près d’un banc vide, un homme vulnérable est allongé sur le sol. Comme s’il dormait. Comme s’il était mort. Il a peut-être 50 ans. Sûrement moins. Il est noir et maigre.

Je quitte la place par le quai de la Seine. Un homme, sans doute un habitant du quartier, se tient là, devant le cinéma MK2. À ses côtés un jeune chien, sans doute le sien. Il a peut-être un an. Sûrement moins. Il est marron et blanc.

C’est arrivé près d’chez vous, presque sous votre nez. À Stalingrad. (Stalincrack, pour ceux qui y vivent, pour ceux qui y meurent.)

La beauté se trouve partout si l’on prend la peine de regarder. Dans le banal et l’ordinaire bien sûr. Dans le monstrueux aussi. Khalik Allah, notre photographe du jour, la trouve dans le coin le plus craignos d’Harlem.

Venez, je vous y amène.

Une nuit à Harlem avec Khalik Allah

Réflexions à domicile, 21 heures

Le 21 novembre 2011, à Long Island, État de New York. Khalik se roulerait bien un joint. Mais il vit chez ses parents, il n’a jamais fumé ici, ce n’est pas ce soir qu’il va commencer. À 26 ans, le pilon c’est surtout pour la décontraction, les défonces adolescentes ont cessé.

Il est un peu anxieux à l’idée de passer la nuit à Harlem. Bientôt il se dira que c’est la suite logique de ce qu’il a entrepris depuis qu’il s’est jeté corps et âme dans la photographie, il y a un peu plus d’un an.

Mine de rien, il en a parcouru du chemin. Sur son iMac par milliers, les photos se sont accumulées. La plupart prises sur le vif, dans le pur style de la candid photography. La réussite tient au moment. Une photo exceptionnelle nécessite un truc en plus, une sorte de supplément d’âme.

Une auréole au-dessus d’un policier fait basculer une arrestation en événement surnaturel. Comme si de l’énergie était envoyée par télépathie.

Photo de Khalik Allah : une arrestation
© Khalik Allah

Khalik a sauté le dîner, il préfère photographier le ventre vide. La photographie c’est la tête mais aussi les tripes. Photographier à l’estomac comme il dit, garder l’esprit clair et alerte. Il n’a pas faim de toute façon. Depuis qu’il bosse la nuit, il est complètement décalé, y compris ses jours de repos.

Il travaille à AMC Networks. Vous savez AMC, la chaîne à qui l’on doit les séries Breaking Bad, Mad Men et The Walking Dead. Comme il est fou de cinéma d’art et d’essai, on l’a mis sur d’autres chaînes du groupe : Sundance Channel et IFC (Independent Film Channel).

Il est technicien de maintenance. Il s’assure que les films soient diffusés sans accros. La plupart du temps, tout se passe bien et il est un simple téléspectateur. Il a ainsi découvert les grands classiques du cinéma indépendant américain. C’est pas si mal.

Sur son iMac toujours, il balaie ses archives. En parlant de supplément d’âme, celle-ci est pas mal. Un enfant sort la tête d’une voiture. La photo émerveille. Ni ambiguïté ni surnaturel. Parfois il ne faut pas chercher d’explication. Certaines choses touchent directement le coeur.

Photo de Khalik Allah : une enfant sort la tête d'une voiture
© Khalik Allah

Dans son sac Khalik fourre son Nikon F2. Un boîtier totalement manuel fabriqué dans les années 1970. Beau, fiable et solide. Plus d’un kilo sur la balance lorsqu’est vissé son objectif fétiche, le 55 mm Nikkor 1.2. Il embarque également une douzaine de pellicules noir et blanc llford FP4 ainsi qu’un flash acheté récemment.

Il n’est pas obnubilé par le matériel. Il aime surtout réfléchir à la façon dont il pourrait le détourner de son utilisation attendue. Pour donner un effet différent par exemple. Les outils ne font jamais un photographe, mais en même temps ils le font.

Depuis peu, il a la sensation d’être en mission. Comme s’il était en train de créer quelque chose au-delà de sa propre personne, quelque chose de plus grand que lui. Cela donne confiance, surtout dans la rue, où certaines photos nécessitent un peu de culot.

Photo de Khalik Allah : un couple âgé dans la rue
© Khalik Allah

Il lui faut un peu plus d’une heure pour relier son île de Long Island à la ville de New York. Dans la voiture résonne le hip-hop familier des années 1990, Mobb Deep, Nas et le Wu-Tang Clan.

J’ai concocté une playlist Spotify comme si vous y étiez.

À 22 heures il passe le pont de Williamsburg, arrive dans le quartier de Lower East Side et se gare sur Houston Street. Il chope la ligne A direction le nord de Manhattan. Dans le métro il prend ses marques et s’acclimate à la nuit.

Après avoir emprunté plusieurs fois la ligne dans les deux sens, il se sent prêt et descend à Frederick Douglass. Il s’engouffre sur la 125e rue, la principale artère d’Harlem. Il va être 2h.

Arrivée à Harlem, 2 heures

Les néons des boutiques tels des astres guident ceux qui vivent la nuit. Khalik est parmi eux, dans ce quartier qu’il arpente depuis des mois. Aussi tard, c’est la première fois.

La nuit, tout devient plus approximatif. Certains s’en affolent tandis que d’autres s’en apaisent. De nouvelles créatures apparaissent. Khalik ne reconnait personne. Et si on lui sautait dessus ? Et si on lui volait son matériel ? Et si ?

Bien sûr, Harlem n’est plus le coupe-gorge des années 1980. La gentrification entamée dans les années 1990 s’est largement amplifiée. Le mécanisme est connu. L’arrivée du campus de l’université de Columbia dans l’Ouest d’Harlem précipite l’arrivée de milliers d’étudiants dans les années 2000.

Puis des communautés d’artistes aux faibles revenus et des indépendants de type freelance attirés par les prix bas font leur apparition. Pour divertir ces nouvelles populations, des lieux branchés de type coffee shop poussent comme des champignons.

Encouragés par les politiques publiques, les magasins de vinyles de musique soul sont petit à petit déplacés et remplacés par des H&M et des Starbucks.

D’autres populations plus aisées emboitent le pas. Pas assez riches pour vivre à Manhattan. Pas assez conventionnelles pour s’ennuyer en banlieue. Des gens comme moi qui veulent s’encanailler dans les quartiers populaires.

Des appartements plus luxueux remplacent alors les logements insalubres. La suite on la connait. Gentrification rime avec uniformisation. Dans un futur plus ou moins proche, Harlem ne sera plus un quartier noir. Il ressemblera à East Village, Times Square ou Soho. Et les noirs seront poussés vers le Queen, le Bronx ou ailleurs.

On n’en est pas encore là.

En 2011, l’Est d’Harlem reste farouche. Aux abords de l’avenue Lexington, Khalik se retrouve seul parmi les marginaux et les laissés-pour-compte.

Portrait de Khalik Allah
Khalik Allah sous les néons

Son blouson en cuir Avirex en guise d’armure, il se lance. Il aborde plusieurs prostitués qui se laissent photographier sous le regard d’autres plus méfiantes. Il accoste un type en sweat à capuche qui prend la pose contre quelques dollars.

Photo de Khalik Allah : un homme avec un sweat à capuche
© Khalik Allah

À l’angle de la 125e et de Lex, 3 heures

Au loin, Khalik repère des gars disposés en cercle. Il va être 3 heures. Il s’approche. Que fument-ils ? Du crack ? Nan. Du K2, une nouvelle drogue apparue à New York il y a deux ou trois ans.

Photo de Khalik Allah : des hommes fument
© Khalik Allah

Le K2 est un terme fourre-tout pour désigner le cannabis synthétique. Cannabis parce qu’il est censé en reproduire les effets et synthétique parce qu’il n’y a rien de naturel là-dedans.

Il se présente sous la forme de feuilles broyées et imbibées de produits chimiques. Le végétal pour le petit look de marijuana, la chimie pour l’effet, jusqu’à 100 fois plus puissant que le cannabis. Et plus aléatoire aussi.

Comme la composition varie d’un lot à l’autre, le consommateur a une chance sur deux de se transformer en zombie. La drogue s’adresse donc aux fans de loterie mais également aux plus pauvres.

Elle est en effet vendue dans de petits sachets en alu, 5 dollars l’unité. Tout cela est légal et en libre service dans les épiceries ouvertes 24 heures sur 24.

Un reportage du magazine Vice montre l’étendue du fléau : The Dangerous Rise of K2: America’s Cheapest High

Au milieu de la nuit, l’avenue Lexington ressemble à un couloir sombre et étroit. Khalik passe presque inaperçu à côté des fumeurs. En confiance, il prend quelques photos.

Puis, dans un excès d’optimisme, il sort son nouveau flash, le fixe à son Nikon et déclenche. La lumière éclate. Le petit groupe s’évapore. Un homme reste là, terrifié, les mains levées. Khalik prend une photo rapide, puis l’homme s’enfuit. C’est comme ça qu’il rencontre Frenchie, un futur personnage important de sa photographie.

Photo de Khalik Allah : un homme lève les bras en l'air
© Khalik Allah – Frenchie

Khalik rembobine la pellicule, un bruit claque dans l’air. Il a dû surmener l’appareil. S’il ne trouve pas un endroit sombre pour sortir la pellicule, ses précieuses images seront ruinées.

Il saute dans la station de métro la plus proche. Et là, au bord du quai, il envisage de sauter sur les rails et d’entrer dans le tunnel pour profiter de l’obscurité.

Au même moment, une femme de ménage sort de son local technique. Il l’aborde : « Excusez-moi Madame, j’aurais besoin d’un endroit sombre pour sortir la pellicule de l’appareil. Pourrais-je utiliser votre local ? »

Ressentant son désespoir, elle accepte. Il entre en premier : « Pourriez-vous fermer la porte derrière vous s’il vous plaît ? » Un peu de lumière passe tout de même. Il enlève son blouson en cuir et remonte la fermeture éclair. Une fois l’intérieur bien opaque, il y met son appareil et passe ses bras dans les manches.

Il scelle hermétiquement la pellicule avant de remonter les marches du métro.

Retour à la maison, 6 heures

Khalik sillonne l’avenue Lexington toute la nuit. Au petit matin, la molette de son Nikon se bloque. Le film s’est peut-être déchiré à l’intérieur. Faudra qu’il fasse réparer tout ça. Il verra demain. Il n’en a pas fini pour aujourd’hui. Il est exalté !

À 6 heures ouvre Pathmark, le supermarché qui fait l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington. Khalik achète deux appareils photos jetables.

Le jour se lève. Il fait frais, un peu moins de 10 degrés. Sur les bouches d’aération du métro, les gens survoltés il y a encore quelques heures, cherchent le sommeil et un peu de chaleur. Un jeune hispanique vend des cigarettes Newport à l’unité. La vie normale reprend.

C’est alors que Frenchie réapparait. Une veste bleue assortie au ciel du matin. De la morve qui coule du nez. Khalik ressent chez cet homme une fragilité mais aussi une certaine forme de grandeur. Il prend une photo rapide.

Photo de Khalik Allah : un homme est vêtu d'une parka bleue
© Khalik Allah – Frenchie

Khalik est claqué. Il reviendra, c’est certain. Arrivé chez lui, il prépare une nouvelle mixture de produits chimiques. Il développe deux pellicules dans l’évier de la cuisine et se couche, euphorique.

Khalik Allah n’était pas destiné à être photographe

La bougeotte adolescente

En 1985, les médias qualifient d’épidémie le déferlement de crack dans les grandes villes américaines, en particulier à New York. C’est dans sa banlieue, à Long Island, que Khalik Allah nait au mois de juillet.

Ses parents portent en eux une certaine idée du rêve américain. Une femme jamaïcaine et un homme iranien se rencontrent à l’université de Bristol au Royaume-Uni. Ils migrent aux États-Unis pour devenir profs et fonder une famille.

Ils auront cinq enfants. Cinq garçons. Être celui du milieu offre à Khalik une charmante perspective. Il se fait tabasser et tabasse ses petits frères en retour, sans doute par souci d’égalité. À l’extérieur, le skate, le hip-hop et le graffiti vampirisent son esprit.

Photo de Khalik Allah à l'âge de 13 ans
© Khalik Allah, 13 ans en 1998

C’est ado que Khalik commence un peu à dérailler. Il sèche les cours pour zoner à New York ou fumer de l’herbe avec ses potos. Les bulletins scolaires commencent à clignoter. À la fin de la quatrième, c’est la sanction. Il redouble.

La Nation des 5%

Un après-midi, alors qu’il traîne à Harlem avec son frère aîné, il entend un gars déclamer un texte à la manière d’un rap puissant.

Khalik s’approche.

Le gars aborde la place des noirs dans l’histoire de l’humanité. Il dit que l’éveil des hommes noirs passe par la connaissance. La connaissance du monde mais surtout la connaissance de soi. Par la spiritualité, le développement intellectuel et l’exercice physique.

Khalik vibre.

Les mots frappent une partie de lui jusqu’alors endormie. Derrière le discours se dévoile la Nation des 5%, un mouvement créé dans les années 1960 dont le nom vient de son concept selon lequel seulement 5% du monde connaît la vérité sur l’existence. Et ces 5% se consacrent à éclairer le reste du monde.

Sous ses airs de secte de l’Islam, la Nation des 5% est davantage un mode de vie qu’une organisation religieuse. Elle marque de près ou de loin les ados qui trainent dans les rues de New York. Ses préceptes ont beaucoup influencé le rap des années 1980 et 1990, de Nas au Wu-Tang Clan en passant par Jay-Z.

Khalik est convaincu.

Il s’inscrit dans la foulée à leur programme destiné aux ados en échec. Un nouveau monde s’ouvre alors à lui au travers des livres qu’il récupère au siège de l’organisation à Harlem.

Le siège de la Nation des 5% à Harlem
© Supreme Allah – le siège de la Nation des 5% à Harlem

De retour à l’école, il excelle. Il supplie sa mère pour un caméscope. Le jour de ses 14 ans, il reçoit un Canon ES190. Il commence à enregistrer sa vie d’ado, surtout ses amis qui skatent, graffent ou fument de l’herbe.

La vie s’écoule comme ça jusqu’au bac. Désireux de réaliser son premier film, il détourne la bourse de fin de lycée destinée à son entrée à la fac. Avec les 1000 $ il achète une bonne caméra.

En 2005, il réalise à 20 ans The Absorption of Light, un court métrage muet dans lequel un jeune homme à la dérive se révèle grâce à la Nation des 5%. Il ne cherche pas trop loin le scénario, on est d’accord. La BO non plus puisqu’il utilise les titres du Wu-Tang Clan dont les membres fréquentent comme lui la Nation des 5%.

Le Wu-Tang Clan

Khalik ne les connait pas plus que ça. Il en croise juste certains au siège de l’organisation. Pourtant, il va s’entêter à leur montrer son film. Une audace à faire frémir Saul Leiter (allez lire mon article).

Il a déjà discuté une fois ou deux avec Killah Priest, un rappeur qui gravite autour du Wu-Tang Clan. Il lui envoie la cassette. Par capillarité, son travail se diffuse jusqu’aux membres fondateurs. Dans la foulée, des proches du groupe lui confient la réalisation de clips, par exemple celui-ci, avec visiblement peu de moyens.

Khalik est validé.

Il traîne avec le groupe et devient proche de Popa Wu, l’un des mentors spirituels du Wu-Tang Clan. De cette rencontre naîtra son premier projet d’envergure sous la forme d’un documentaire mettant en scène son ami.

Les premiers rushs débutent en 2006. Comme tout processus créatif, Khalik ne comprend pas tout ce qu’il est en train de fabriquer. Tellement d’idées qu’il s’y perd. L’autodidacte prend l’eau.

Au bout de deux ans, comme une bouée de sauvetage, il est invité à filmer la tournée solo de GZA (prononcer Djeuzza), l’un des leaders du Wu-Tang Clan. Il abandonne l’université et le suit plusieurs mois. On est en 2008.

Photo de Khalik Allah : concert de GZA
© Khalik Allah – Concert de GZA – Photo prise lors d’une tournée ultérieure, au début des années 2010

À son retour à Long Island, il lui faudra encore deux années pour achever le film. Le montage semble interminable. En 2010, Khalik accouche donc de Popa Wu a 5% story.

Il en sort lessivé.

Il veut arrêter la réalisation de films.

Vers la photographie

Un jour d’août 2010, GZA lui passe un coup de fil.

GZA : Salut mec, je prends la route demain pour Long Island. On se capte ?

Khalik : Ok mec, j’en suis.

Khalik se dit que ce serait cool de prendre quelques photos. Depuis qu’il le connait, il n’en a jamais prises. Il a seulement produit quelques vidéos lors de la tournée de 2008.

Il va voir son frère aîné.

Khalik : Tu peux me prêter ton reflex numérique steup ? Je te le rends demain.

Le frère : Laisse tomber mec, je prête pas mes affaires !

Il essaie d’argumenter. En vain. Le frangin reste inflexible comme l’acier.

Khalik se souvient que son père prenait souvent des photos de ses frères et lui pendant leur enfance. Il le sonde :

Khalik : Tu as toujours ton vieil appareil photo, papa ?

Le père : Sûrement ! Il doit prendre la poussière dans un placard depuis une bonne dizaine d’années. Je te l’amène.

Le père revient avec un Canon AE1, un reflex argentique entièrement manuel datant du début des années 1980.

Canon AE 1 en gros plan

Khalik est impressionné par le poids de l’objet et la solidité qui s’en dégage. Il ressent une attirance presque physique. Il passe une bonne partie de la nuit à étudier l’appareil devant des tutos Youtube.

Il est excité par les possibilités qui s’ouvrent à lui. Il déclarera :

« À partir de cette nuit-là, j’ai su que j’allais devenir photographe. »

Interview pour pdn

Lorsqu’il voit GZA, Khalik prend quelques photos. De retour chez lui, il ouvre le dos de l’appareil photo et accidentellement, expose la pellicule à la lumière. Ses images sont fichues.

Il aura l’occasion de se rattraper, comme le montre ce portrait ultérieur.

Photo de Khalik Allah : portrait de GZA
© Khalik Allah – GZA – 2012

Khalik Allah : la naissance d’un style unique

Quelques semaines plus tard, début 2011, la photographie argentique est devenue pour lui une autre façon de faire des films. Plus lente. Plus intuitive. Trente-six prises dans une pellicule pour raconter une histoire, chaque image connectée à la suivante.

Les premières photographies

Le monde de la photographie le fascine.

Les après-midis souvent, Khalik se rend à la bibliothèque publique de New York. Il y dévore les livres des grands photographes de rue, surtout ceux de Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, William Klein, Bruce Davidson, Nobuyoshi Araki et Daido Moriyama.

Plonger dans leurs livres lui permet d’accéder à leurs images tout en alimentant sa propre démarche photographique. Quitte à les imiter. Les premières images de Khalik sont à ce titre révélatrices.

Photo de Khalik Allah : une scène de rue
© Khalik Allah
Photo de Khalik Allah : un homme joue aux échecs
© Khalik Allah
Photo de Khalik Allah : un homme avec une flask d'alcool dans la main
© Khalik Allah

Les photos en noir et blanc sont prises sur le vif, dans la lignée de ses idoles.

Le photographe a peu d’interactions avec les gens, comme en témoigne le reportage ci-dessous, où l’on suit Khalik dans ses déambulations, dans la pure tradition de la photographie de rue (à partir de 9min09).

Le reportage est passionnant dans son intégralité. On suit Khalik un peu partout : dans la rue, chez le réparateur d’appareils photos, dans sa chambre (c’est en anglais)

Plus tard, il se rendra compte que le processus fait partie de l’apprentissage normal. Pour l’heure, il est frustré que ses photos ne le représentent pas vraiment. Il ressent le besoin d’avoir son propre style.

Une approche différente

Son approche change à deux niveaux.

Changer le rapport avec les gens

L’approche traditionnelle de la photographie de rue a imposé à plusieurs générations de photographes d’agir comme s’ils étaient invisibles.

Pour Khalik, ce n’est pas naturel. Sa personnalité est d’engager avec les personnes qu’il photographie, de les arrêter et de leur parler.

Photo de Khalik Allah : deux jolies filles
© Khalik Allah

Parfois une phrase suffit, simple et respectueuse. Du genre :

« Excusez-moi mesdames, j’aime ce que vous dégagez, je suis photographe de rue, vous permettez que je prenne votre portrait ? »

Antonyms of Beauty à 10min35

Se fixer à un lieu unique

Un jour sur Youtube, Khalik tombe sur une vidéo de Joel Meyerowitz (allez lire mon article) dans laquelle il explique que dans les années 1960, Garry Winogrand et lui passaient leurs journées sur la 5ème avenue.

Il s’agit peut-être de cette vidéo : Joel Meyerowitz: Life on the street never ceased to amaze me.

Khalik se dit qu’il doit lui aussi trouver son spot.

Pour l’instant, il photographie surtout à Lower East Side, un quartier branché de New York. Il y erre parfois des heures sans qu’un sujet intéressant ne pointe le bout de son nez.

Il pense à Harlem qu’il connait bien. En particulier l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington.

Une expérience particulière l’amène à choisir ce coin. Un après-midi, il se promène là-bas pour expérimenter une pellicule couleur. Il croise une fumeuse de crack chauve avec autour du cou une tétine reliée à un chapelet.

La cracker l’interpelle : T’as pas un dollar ?

Khalik : Je te file un dollar contre une photo, t’es ok ?

La cracker pose en faisant un doigt d’honneur pendant que Khalik la photographie.

Khalik : Nickel, continue avec ton doigt d’honneur. Tu peux mettre la tétine dans la bouche s’il te plaît ?

Photo de Khalik Allah : une femme chauve avec une tétine dans la bouche fait un doigt d'honneur
© Khalik Allah

Des gars qui ont assisté à la scène rappliquent mécontents. L’un deux, un agent de sûreté de la MTA (la RATP locale) avec un badge au nom de « Mike », prend la parole.

Mike : Mec, on ne veut pas être perçus de cette façon. Pourquoi tu photographies ça ? On ne veut pas montrer ça !

Khalik : Calme-toi mec ! Je m’appelle Khalik Allah. Je suis photographe documentaire, je décris le positif, le négatif et le neutre. Vision à 360 degrés, tu captes ?

Un petit groupe se forme. Des personnes interviennent, certaines défendent Khalik, d’autres non. Pendant ce temps, un libraire regarde la scène de loin, silencieux et attentif.

Khalik s’éloigne en faisant un signe de paix à l’employé de la MTA. Il tourne dans Harlem pendant quelques heures puis revient dans le coin à la tombée de la nuit. Il n’y a plus personne sauf le libraire.

Le libraire : Jeune homme, je pense que ce que vous faites est positif. J’aime ce que vous avez dit à propos de la vision à 360 degrés. Continuez à travailler de cette façon avec votre appareil photo.

Après la nuit du 21 novembre 2011

Nous retrouvons Khalik début 2012. Quelques semaines se sont écoulées depuis sa première nuit marquante à Harlem. Il a développé toutes les pellicules consommées cette nuit-là. Voici une des planches contacts.

Planche contact de Khalik Allah de la nuit du 21 novembre 2011
© Khalik Allah – Une planche contact de la nuit du 21 novembre 2011

En apparence, rien n’a changé. Ses journées commencent et se terminent à un rythme opposé à celui des autres. Lorsqu’il ne bosse pas, il fonce à l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington. Comme un addict, la nuit le dévore. Il revendique le coin comme un dealer le ferait. Les caméras de surveillance et lui sont les seuls à enregistrer ce bout de quartier aux airs de capsule temporelle. La gentrification partout sauf ici. La dernière frontière.

Photo de Khalik Allah : un homme est à terre dans une épicerie
© Khalik Allah – Frenchie – Harlem, New York

Des ivrognes, des toxicomanes et des malades mentaux errent là comme dans les années 1980. La raison est banale. C’est ici que le bus de l’immense prison de Rikers Island amènent les détenus libérés, la plupart des sans-abris qui n’ont nulle part où aller.

Au cours de ses nuits blanches, Khalik se lie avec beaucoup de ces paumés. Mais c’est avec Frenchie, rencontré lors de sa première sortie, qu’il noue la relation la plus forte.

Au début, ils n’échangent pas beaucoup de mots. Souvent la conversation se limite à « reste là » ou « achète-moi une bière ». Au fil du temps, Khalik s’interroge sur la nature de leur relation. Une bière ou un sachet de K2 en échange d’une photo, n’est-ce pas une sorte de prostitution ?

Photo de Khalik Allah : Frenchie est debout
© Khalik Allah – Frenchie – Harlem, New York

Tout au long de l’année 2012, les images s’accumulent.

Photo de Khalik Allah : un homme allume la cigarette d'une seconde personne
© Khalik Allah – Frenchie – Harlem, New York

L’année suivante, le 7 avril 2013 exactement, Khalik regroupera ses photos noir et blanc prises à l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington dans un court métrage intitulé Urban Rashomon.

Le début de la vidéo m’a tellement marqué. On suit Khalik qui photographie Frenchie dans une sorte de transe. C’est à la fois dérangeant et fascinant.

Frenchie

Au fil des mois, Khalik en découvre davantage sur Frenchie. À 22 ans il quitte Haïti pour New York. Rapidement tout se chamboule dans sa tête. Il est diagnostiqué schizophrène. Et aujourd’hui, à plus de 50 ans, il fait des allers-retours entre les hôpitaux psychiatriques et la rue.

Il a deux frères aînés. Parfois, ils passent le prendre en Mercedes et le ramènent chez eux. Ils lui coupent les cheveux, changent ses vêtements et lui donnent un repas chaud.

Photo de Khalik Allah : un homme Frenchie se fait couper les cheveux
© Khalik Allah – Frenchie

Puis, après quelques jours, Frenchie s’enfuit et retourne sur la 125e rue. Une amie dit de lui qu’il est plus libre dans la rue. Khalik sait que la vérité est plus complexe.

Pendant un moment, il n’a plus de nouvelles de Frenchie. Un matin, alors qu’il photographie en couleur, il repère une longue silhouette maigre avec un bonnet blanc en laine, confortablement assise contre le mur de briques baigné de soleil.

C’est Frenchie ! Il s’agenouille pour lui parler : « Yo Frenchie, c’est moi, c’est Khalik, lève-toi. Allons nous promener. »

Photo de Khalik Allah : un homme, Frenchie marche dans la rue
© Khalik Allah – Frenchie

Khalik l’invite à manger dans un endroit appelé Harlem Delight sur la 125e. Frenchie lui raconte ce qu’il lui est arrivé.

Alors qu’il dort sur une partie étroite du quai du métro, il lui prend une envie de chier. Il s’accroupit sur les rails. C’est alors qu’un train arrive. Il est si faible qu’il ne peut remonter sur le quai. Le train le percute. Du fait de sa maigreur, le train ne lui arrache que les fesses (mais lui casse quand même le bassin). Sa faible condition lui a sauvé la vie. S’il était plus gros, il serait mort.

La discussion se poursuit tandis que Khalik enregistre. Ces enregistrements deviendront une partie du court-métrage Antonyms of Beauty qui sortira l’année suivante, le 19 juillet 2013.

La couleur, la nuit

C’est au printemps 2012 que pour la première fois, Khalik amène des pellicules couleur, la nuit. Dès les premières sorties, il est impressionné par le rendu de la Kodak Portra 160 ISO dont la très basse sensibilité la destine à la photographie de jour.

La pellicule doit lutter avec le peu de lumière disponible. Khalik sous-expose et ouvre au maximum le diaphragme de son objectif. Il en résulte un fort contraste et une profondeur de champ réduite.

Photo de Khalik Allah : une femme semble pousser un cri
© Khalik Allah

Au fil des semaines, les lumières du coin deviennent ses meilleures amies. Il apprend à les maîtriser. Il adore la pizzeria dont les grandes fenêtres laissent passer une lumière jaune. À tel point qu’il remarque dès qu’une ampoule est enlevée ou lorsque des boîtes de pizza bloquent la lumière.

Photo de Khalik Allah : une fillette avec des cheveux rose
© Khalik Allah – Fillette – 14 juillet 2014

Il se tient prêt dès qu’une ambulance ou une voiture de police passe, scrutant l’effet que les gyrophares produisent sur les peaux. La lumière devient parfois surréaliste avec ces visages inondés de bleu et de rouge.

Photo de Khalik Allah : une femme Saphire, accroupie, regarde en l'air
© Khalik Allah – Saphire

Les premiers portraits fascinent par leur rendu unique mais aussi en raison de l’intimité que Khalik obtient. Il connait tout le monde, même les flics le saluent.

Photo de Khalik Allah : un policier avec un masque
© Khalik Allah

Il se balade toujours avec un album de petits tirages 10 x 15 cm des gens qu’il a photographiés. C’est l’une des méthodes qu’il utilise pour créer un lien étroit avec la communauté. La technique vient d’une de ses idoles, Bruce Davidson.

Sa capacité à établir des relations est impressionnante, comme le montre ce reportage. Cela n’a plus rien à voir avec ses débuts.

Il échange beaucoup avec les personnes pendant qu’elles posent. Des discussions métaphysiques, sur le destin, la vie, la mort.

Photo de Khalik Allah : Frenchie
© Khalik Allah – Frenchie

De 2012 à 2016, il accumule des centaines de portraits à la fois bruts et honnêtes. Le livre Souls Against the Concrete (les âmes contre le béton) en compile une partie. Il sort en octobre 2017.

En voici une large sélection :

Photo de Khalik Allah : Frenchie boit
Photo de Khalik Allah : un homme boit dans une bouteille fluorescente
Photo de Khalik Allah : Frenchie avec un hoodie rouge
Photo de Khalik Allah : une femme avec les yeux imbibés de sang
Photo de Khalik Allah : Frenchie en transe dans le métro
Photo de Khalik Allah : un homme aveugle avec un bonnet blanc
Photo de Khalik Allah : une femme noire fume un joint de K2
Photo de Khalik Allah : Frenchie expire la fumée de sa cigarette
Photo de Khalik Allah : une arrestation
Photo de Khalik Allah : un homme vêtu d'un chapeau et d'un blouson en cuir marron
Photo de Khalik Allah : Frenchie et son large sourire
Photo de Khalik Allah : un homme prend la pose
Photo de Khalik Allah : un homme ouvre grand les yeux
Photo de Khalik Allah : une main qui tient une cigarette
Photo de Khalik Allah : une femme qui fume une cigarette prend la pose
Photo de Khalik Allah : une femme tatouée du prénom "LLOYD" prend la pose
Photo de Khalik Allah : un homme de trois quart dans un clair obscur
Photo de Khalik Allah : un homme avec un un oeil crevé
Photo de Khalik Allah : Frenchie dans un clair obscur et un ciel bleu pétant
Photo de Khalik Allah : un homme dont on ne perçoit que la silhouette de sa tête

Conclusion

Certains verront dans cet exercice, une esthétisation de la misère, une sorte de porno de la pauvreté. D’autres, un cri de ralliement.

J’y vois des portraits fascinants qui rendent beaux et dignes des gens dans une profonde détresse.

J’y vois la faculté incroyable d’un photographe à intégrer une communauté.

J’y vois des images à la fois poétiques et politiques d’un endroit en cours de disparition.

Aux dernières nouvelles, tout va pour le mieux pour Khalik Allah. Il est devenu membre de l’agence Magnum en juin 2020. Il fait des films. Il photographie toujours l’angle de la 125e rue et de l’avenue Lexington.

Photo de Khalik Allah : un homme pleure
© Khalik Allah – 2019

Frenchie est toujours vivant. Au moment où vous lisez ces lignes, il est probable que son rire résonne dans une rue d’Harlem Est.

🖤 Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. Si l’article vous a plu, laissez-moi un petit mot, cela fait toujours plaisir.

Livre de Khalik Allah

Si vous souhaitez acheter le livre, vous pouvez cliquer sur la couverture, c’est un lien affilié : ça ne vous coûte pas plus cher, Amazon gagne un peu moins et moi un petit peu.

L’impression et le papier brillant utilisé assurent aux images un rendu des couleurs que je n’avais jamais vu.

Aller plus loin

  • Je conseille la préface de Souls Against the Concrete (en anglais), je m’en suis largement inspiré pour écrire l’article.

77 réponses sur « Comment Khalik Allah a contourné les règles de la photographie de rue »

J’ai adoré.

Déjà le mail d’introduction 😉

J’aime énormément ta façon d’écrire ton reportage, c’est varié et vivant.

Je ne connaissais pas du tout ce photographe. Je n’en avais même jamais entendu parlé, et j’ai trouvé ça (ton travail et le sien) fascinant.

Je ne vais pas chercher de comparaison entre Davidson, Jeffries, Allah ou d’autres. Si un photographe me plait, j’apprécie son job et voilà.

Tu m’as transporté le temps d’un reportage et de quelques vidéos (dont je dois encore visionner une bonne partie).

Merci. Petit + pour la bande son.

La bande-son permet d’entrer davantage dans l’univers du photographe.
Merci Alain.

« C’est à la fois dérangeant et fascinant. »

Ces mots d’Antoine à propos de la vidéo dans laquelle on voit Khalik Allah photographier Frenchie résume bien l’impression que certains lecteurs ont après avoir lu cet article (d’après les commentaires que je viens de voir, mais aussi d’après ce que je ressens moi-même).

Fascinant parce que Khalik Allah a un style très particulier, une démarche singulière aussi, et il nous montre un monde auquel on n’aurait pas accès sans lui.

Mais dérangeant aussi parce qu’inévitablement on s’interroge sur ce qui le motive. Est-ce de la « poverty porn », comme on le craint aux USA de nos jours? Mais si tel est le cas, cela voudrait dire que Dorothea Lange et tous les autres photographes de la FSA faisaient de la « poverty porn »?

Il ne faut pas tirer sur le facteur (« Don’t shoot the messenger! ») lorsqu’on est gêné par le message qu’il cherche à nous transmettre. Donc admirons le travail de Khalik Allah, et remercions-le de nous montrer la vie de Frenchie et de nous expliquer comment il en est arrivé là.

Et espérons que Khalik Allah pourra étendre son répertoire géographique, social et son langage visuel, car le monde ne se limite pas au coin de Lex et 125ème…

Espérons aussi qu’Antoine va continuer son travail exceptionnel de décorticage rigoureux, presque scientifique, de ces photographes au regard unique. Même quand on croit bien les connaitre, grâce à Antoine on en découvre d’autres aspects, on les voit sous un autre angle, on les aime peut-être plus ou peut-être moins, mais qu’importe car ce qui compte c’est qu’on comprend mieux leur démarche.

Grâce à lui, on a l’impression d’avoir mis nos Nike un soir d’été à Harlem et on est crevé au petit matin quand on rentre à l’hotel les poches de la parka pleine de pellicules… Crevé mais euphorique.

Un photographe qui intègre à la fois une approche documentaire et un sens de l’esthétique sera toujours taxé de poverty porn par certains.

C’est inévitable.

Très juste ton commentaire, Victor.

Merci.

Je te remercie Antoine de m’avoir permis cette belle découverte ! De plus, ton écriture est très juste et bien documentée. Pur pleasure!

Encore une fois bel article qui donne envie d’aller voir un peu plus le travail du photographe. Je connaissais Khalik Allah avec son livre mais je n’étais pas allé plus loin.

Pour répondre à certains, je trouve que Magnum a bien raison d’intégrer un photographe comme Khalik. Son écriture peut être dérangeante mais elle a le mérite d’être singulière, touchante et hors « conventionnelle »…

Merci Loïc.
Je trouve aussi que Khalik Allah colle bien à Magnum. Il a à la fois une approche documentaire et une intention artistique.

Vos articles sont très agréables à lire et bien documentés, je vous remercie pour votre travail.

Mais mettre en parallèle Khalik Allah et Bruce Davidson, il ne faut pas exagérer. Je ne comprends pas comment ce photographe a pu intégrer Magnum. Enfin si j’ai une petite idée.

Photographier des camés sur le trottoir comme il le fait, c’est vraiment du gâchis. Sur le même sujet, il suffit de voir les photos de Davidson, mais aussi de Eugene Richards par exemple, pour comprendre toute l’implication personnelle que demande un tel sujet, pour que les photos servent le dit sujet.

Tout simplement qu’elles apportent une information avec un point de vue et un style personnel. Les photos de Khalik Allah n’ont rien de tout ça malgré sa connivence avec ce milieu.

J’espère que ce commentaire ouvrira un débat.

Je trouve qu’il y a pas mal de similitudes entre les travaux de Khalik Allah et Bruce Davidson.

Tous les deux ont réussi à saisir l’atmosphère d’Harlem. D’abord, Bruce Davidson celle de la fin des années 1960 lorsqu’il a photographié la pauvreté du quartier dans son livre East 100th Street. Si vous y jetez un oeil, vous verrez que les images marquent par leur force esthétique et leur portée historique.

Cinquante ans plus tard, Khalik prend aussi le pouls d’un certain Harlem. Celui de Bruce Davidson n’existe plus, celui de Khalik Allah est en cours de disparition.

Et lorsque vous écrivez que Khalik Allah n’apporte pas un style personnel, c’est un peu injuste. C’est justement le style unique de ses images qui marque en premier.

Bruce Davidson a influencé plusieurs générations de photographes, peut-être que Khalik Allah marquera beaucoup de futurs photographes (et de réalisateurs).

Qui sait ?

Ce qui rapproche Bruce Davidson de Khalik Allah c’est le sujet, mais la façon de l’aborder me parait très différente.

Pour photographier la 100eme rue, Davidson loue un appartement pour être au plus près des habitants. Ainsi il peut documenter « au plus juste » son sujet.

Il en fait de même pour son reportage sur un « gang » de jeunes new-yorkais. Il est immergé avec ses sujets et nous emmène avec lui.

Allah, d’après ce que j’ai vu, connait parfaitement les laissé-pour-compte d’Harlem, il bouge comme eux et parle comme eux. Mais il n’en livre qu’une galerie de portraits un peu distants.

Des visages aussi torturés soient-ils ne révèlent pas grand-chose de leur condition de vie ainsi que du point de vue du photographe sur le sujet.

C’est en cela que je trouve le travail d’Allah très en deçà en termes d’implication et d’information.

Mais je dois sûrement passer à côté de quelque chose.

C’est quoi documenter au plus juste ?

Khalik Allah est différent de Bruce Davidson. Lorsque tu dis, il « bouge comme eux » et il « parle comme eux », tu sous-entends : il est noir, bercé par le hip-hop et éduqué par la Nation des 5%. Sa culture est moins éloignée des « laissé-pour-compte d’Harlem » que celle de Bruce Davidson c’est certain. Du coup, ce rapprochement culturel lui permet de créer une intimité que l’on ressent dans ses photos prises de très près.

Bruce Davidson a plus de distance. Ce n’est pas moins bien, c’est juste différent. Peut-être plus documentaire en effet. Moins viscéral en tout cas.

De toute façon, aucun photographe n’est parfaitement objectif. Chaque photographe a sa propre personnalité, son histoire, son éducation, sa culture qui transparaissent dans le rapport aux autres et dans les images produites.

Dès lors, il est largement concevable qu’une personne, à la fois photographe et ancien fumeur de crack, porterait un autre regard. Sans doute son ancienne addiction lui permettrait une tout autre proximité.

Et les images seraient différentes…

Tes articles sont très intéressants à lire et en plus bien documentés.

Mais j’ai une question plus générale, le travail de K. Allah, tout comme celui de G. Halpern, me paraissent très en delà de bien des travaux réalisés par certains photographes de Magnum (mais aussi d’autres agences).

C’est un avis personnel bien sûr, mais je me demande pourquoi Magnum les a intégrés à la coopérative.

Encore un magnifique article, Antoine.

Tu es un auteur protéiforme. Ton style s’adapte, épouse même, l’âme du photographe que tu nous présentes. Tu nous emmènes à l’intérieur de lui, directement dans ses tripes. On traîne nos baskets avec toi, avec lui, à l’angle de la 125e et de Lexington Avenue à traquer l’original, le banal, la joie, le désespoir… l’humanité, quoi.

Beau voyage que tu nous offres. Merci.

Je suis énormément touché par ton message.
Merci beaucoup Francine.

Merci pour cette rétrospective de Khalik Allah. C’est une jolie découverte, superbement menée (comme toujours).

Le parcours du photographe est aussi passionnant que les photos présentées dans la 2ème partie.

La reprise de Wendy Renée dans la playlist complète ce joli récit.

Je te remercie.
Et je te rejoins, Tearz du Wu-Tang Clan est très cool !

Merci pour ce très bel article et la présentation de cet artiste marquant par son histoire, son engagement et son style. Un bon moment de lecture et une belle découverte ! Bravo pour ce travail.

Merci Antoine pour cet extrait de vie. La photo n’est pas seulement révélée mais elle nous révèle un monde auquel nous n’avons pas directement accès, toujours avec une humanité sincère, touchante et qui nous percute.

Passionnant comme à chaque fois. Les portraits de Khalik Allah m’ont véritablement impressionnée. Et votre récit sur son parcours hors norme est, encore une fois, très instructif.

Merci Antoine de me faire découvrir Khalik à travers un article très bien écrit, documenté et vivant (super idée que de proposer une playlist spécifique d’ailleurs) ! Bravo !

J’écoute une playlist relative au photographe pendant que j’écris. Pour m’immerger dans son univers.
Je me dis que c’est pareil pour la lecture.
Merci Renaud!

Super article et supers vidéos aussi. Il m’est arrivé de ne pas faire la photo d’une personne en détresse dans la rue, en train de faire la manche par exemple et aussi de la faire mais d’en avoir honte et ne pas la montrer. La raison est dans l’absence de contact avec la personne qui enlève toute légitimité (en tout cas pour moi). Etablir le contact, aller vers les gens, particulièrement des gens très différents ou en détresse demande une approche toute autre !… Je suis en admiration à la fois de l’approche et des photos de Khalik Allah. Et aussi bravo pour ton article, juste à la « bonne distance » !
Et p….. je sens que c’était pas le jour où je ferai des économies et que ce livre me tente bien ..

Je suis d’accord avec toi. La photo prise à la volée d’une personne vulnérable dans une position dévalorisante ne transmet rien d’autre que sa détresse.
Et merci pour le petit mot, Pierre !

PS 1 : désolé pour la dépense.
PS 2 : tu ne le regretteras pas.

Article super intéressant comme toujours. J’étais contente de découvrir ce photographe au travail passionnant.

Magnifique article, détaillé et jamais dans le jugement. Se lit comme un roman, c’est beau et humain. Bravo Antoine

Superbe article ! Très fourni. Passionnant.
La playlist comme si on y était… parfait.
Une vraie immersion dans l’univers de ce photographe.
Je vais acheter ce livre de ce pas.

Merci pour cette découverte 🙏🏼

Dis moi ce que t’auras pensé du livre ! (j’espère que tu l’aimeras autant que moi).
Et je suis ravi de t’avoir fait découvrir Khalik Allah.

Merci beaucoup Antoine pour cet article très instructif ! Je ne connaissais pas ce photographe. Sa démarche m’interroge sur ma propre pratique photographique et votre blog est une vraie mine d’or !!!

Ravi que le blog te soit utile !
Et merci Fabrice pour les compliments.

Remarquable reportage sur ce photographe qui m’était inconnu ! Quel talent ! Bravo pour cet article très fourni.

Bravo pour l’article.
Touchant, précis, réel.
Enfin du vrai journalisme à propos de la photographie documentaire – instinctive et honnête.
Succès, la qualité de l’écriture est au rendez-vous.

Excellent article, bien documenté. Très bon travail. J’ai hâte de lire le prochain. À très bientôt.
Bonne continuation.
Didier ROUSSEL

Bonjour, j’adore toujours le contenu de vos articles richement documentés. Merci de me faire découvrir autre chose que la photo minimaliste et contemplative. A vous lire prochainement. Belle journée. Philippe

Je ne connaissais pas cet artiste. L’article tombe en même temps que je re-visionne la série « The Wire ». Les metteurs en scène pourraient s’être inspirés de lui. Bien que la rue se suffise à elle même.
Merci beaucoup !

The Wire = meilleure série de tous les temps pour moi!
Elle date du début des années 2000, Khalik Allah était au lycée 😉
Mais c’est vrai qu’il y a un parallèle entre les deux.

Merci ! Et oui, je suis d’accord, avec la bande son c’est encore plus immersif.

Merci ! Khalik Allah est dans la lignée de Bruce Davidson. D’ailleurs, Magnum Photos ouvre une nouvelle galerie à Paris (au 68, rue Léon Frot, dans le 11e arrondissement). Et l’exposition inaugurale, en octobre prochain, présentera les tirages de Bruce Davidson et Khalik Allah.

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