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Comment la street photography a révélé Joel Meyerowitz

Joel Meyerowitz accède à la renommée en 1978 avec la sortie de Cape Light, un recueil de photographies contemplatives prises au bord de la mer. C’est l’aboutissement de quinze années dédiées à la photographie de rue qui l’ont révélé à lui-même, tant dans sa pratique que dans sa vie d’homme.

Attrapez votre plus beau Leica, c’est parti pour cet article, à mi-chemin entre le récit biographique et l’analyse photographique.

L’appel de la rue

Don Draper de Mad Men

Printemps 1962, dans une tour de Manhattan à New York. Joel Meyerowitz a 24 ans et s’ennuie ferme dans son costume de directeur artistique d’une petite agence de pub. Ses journées sont pourtant bien remplies depuis qu’il a décroché ce poste il y a près d’un an.

Pour rester créatif, il s’est promis de peindre un peu tous les soirs. C’est drôle, lui qui avait adoré l’expressionnisme abstrait pendant ses études de peinture et d’histoire de l’art, s’est mis à peindre des toiles moins chargées, plus simples. Sa peinture semble se rapprocher d’un minimalisme pile dans l’air du temps. Mais en ce moment, impossible de peindre le soir, ça n’arrête pas au bureau. Il n’y a pas une journée où il ne finit pas épuisé.

Ce matin, il a vraiment du mal à s’y mettre. Son patron, Harry Gordon, l’a pourtant briefé la semaine dernière sur la conception d’une nouvelle brochure. Elle doit mettre en scène les activités de deux préadolescentes après les cours : faire ses devoirs, jouer, prendre le goûter, se maquiller. De sa fenêtre, il observe la 5ème avenue en bas, depuis des mois il rêve de sortir du bureau. Son patron débarque alors : « Tu peux superviser le shooting photo des deux ados prévu cet après-midi ? »

Le déclic Robert Frank

Meyerowitz s’y rend, le photographe est un certain Robert Frank dont il n’a jamais entendu parler. Il ne faut que quelques minutes pour que Meyerowitz soit ébahi. Frank tourne autour des filles, glisse avec aisance. Il bouge et photographie dans un même mouvement, on dirait un ballet. Meyerowitz a toujours pensé que la photographie était une chose statique. Comment pouvait-il imaginer qu’elle puisse être une expérience physique ?

Robert Frank
Robert Frank, the artist

Alors que l’une des filles se met du rouge à lèvres, elle lève légèrement le menton et se pince les lèvres, le déclic du Leica retentit. Frank a réussi à capturer cette petite moue, la fraction de seconde où la fille est devenue une femme. Puis elle est redevenue une petite fille qui met simplement du crayon sur sa bouche. C’est une révélation pour Meyerowitz.

Sur le chemin du retour, le monde lui apparaît différent. Le moindre geste semble chargé de potentiel : une main interpellant un taxi, des gens s’étreignant pour se dire au revoir. De retour à l’agence, il annonce qu’il veut faire des photos et qu’il démissionne. Son patron, beau joueur : « Vous n’avez pas d’appareil ? Eh bien, comment allez-vous faire des photos ? » Il lui prête son Honeywell Pentax vissé d’un objectif fixe 50 mm : « Utilisez le mien jusqu’à ce que vous ayez les moyens d’en acheter un. »

Meyerowitz franchit la porte, un enfant timide avec un Pentax emprunté qui ne sait rien de la photographie. Il a suivi son instinct, il n’y a aucune raison de regarder en arrière ou de résister. Cette première étape lui donne le sentiment que la vie peut être ainsi.

Les débuts

Objectif 35 mm

Il charge son appareil avec de la pellicule couleur sans même envisager une autre possibilité. Le monde est en couleur, cela fait sens, pense-t-il.

jeune homme dans sa voiture
©Meyerowitz – New York – 1963

Au bout d’une semaine, il ne supporte pas l’objectif 50 mm que lui a prêté son patron. Il se rend alors dans un magasin d’appareils photo et s’adresse au vendeur : « Tout est trop proche sur la photo, il n’y a pas d’espace. » Ce dernier lui répond : « Vous avez besoin d’un objectif 35 mm, que j’appelle l’objectif un pour un : ce que vous voyez, c’est ce que vous aurez. »

Aussitôt, il achète un objectif Zeiss Flektogon 35 mm, sa vision du monde est transformée.

Vaincre la peur

Parfois, une personne photographiée réagit mal. Rien de grave, juste un regard que Meyerowitz interprète comme tel. Il s’efforce dès lors de suivre ces deux principes :

  • Avoir la bonne attitude : un simple sourire, un signe de bonne humeur et le sens de l’humour.
  • Se dire que la rue lui appartient. C’est un espace public : chaque objet, chaque personne qui s’y trouve, est une cible acceptable. Même les infirmes ou les blessés, tant qu’il n’est pas cruel avec eux.
borgne dans la rue
©Meyerowitz – New York – 1963

Devenir invisible

Malgré son enthousiasme, Meyerowitz est un photographe inhibé. C’est dur de trouver la distance à laquelle photographier. À quel point peut-on se rapprocher des gens sans leur faire peur ?

Instruments lors d'un défilé à New York
©Meyerowitz – New York – 1962

New York, particulièrement l’île de Manhattan, est le lieu d’innombrables manifestations militaires, religieuses, civiques ou politiques. Il se dit que personne ne trouvera étrange un type qui photographie lors de défilés.

défilé à New York
©Meyerowitz – New York – 1964

Le lendemain, une parade est justement prévue dès 11 heures à deux pas de son ancien bureau. Il s’y rend et s’aperçoit rapidement qu’il peut disparaître dans la foule. Comme s’il était vêtu d’un camouflage magique. Il se rapproche peu à peu des gens et apprend à devenir invisible.

femme lors d'un défilé à New York
©Meyerowitz – New York – 1963

La journée, il photographie. Le soir, il regarde les diapositives de ses photos. Si elles sont trop claires, il saura comment les assombrir la prochaine fois. Et inversement. C’est une approche de la technique très pragmatique.

La 5ème avenue, son territoire

Tony et Garry, les amis

Désireux d’utiliser la photographie à des fins plus créatives, Meyerowitz se rend depuis quelques semaines à un atelier de création informel, le Design Laboratory. Le professeur est le bourru Alexey Brodovitch, l’ancien directeur artistique du magazine de mode Harper’s Bazaar.

Alex Brodovitch du design laboratory
©Marc Kaczmarek – Alexey Brodovitch – 1965

Depuis 30 ans, il inspire de nombreux photographes : Robert Frank, Richard Avedon, Irving Penn et Garry Winogrand notamment. C’est dans ce lieu d’effervescence que Meyerowitz rencontre Tony Ray-Jones, un jeune photographe britannique de trois ans son cadet. Très vite, ils commencent à photographier ensemble dans les rues de New York.

Tony Ray-Jones, ami de Joel Meyerowitz
©Bill Jay – Tony Ray-Jones LOL – New York – 1965

Au milieu de l’année 1963, Meyerowitz se rend dans le Bronx pour rendre visite à sa mère. Il se souvient de l’énergie et de la folle spontanéité des rues de ce quartier de New York où il a passé toute son enfance. Ses pensées s’interrompent lorsqu’il repère dans le métro une tête qu’il croise régulièrement. C’est Garry ! Garry Winogrand, le type aux boucles blondes qui, comme lui, déambule toute la journée sur la 5ème avenue. Ils discutent tout le trajet, c’est le début d’une grande amitié.

gary-winogrand-leica
©FMoPA – Garry Winogrand, sa cigarette et son Leica

Quelques jours plus tard, Winogrand invite Meyerowitz pour lui montrer son travail. Des piles de cartons jusqu’à un mètre de haut sont entassés partout dans l’appartement. À l’intérieur, des centaines et des centaines de tirages. Saisissant un paquet que lui tend son acolyte, Meyerowitz commence à parcourir les images une à une et s’arrête sur celle d’un éléphant qui s’asperge d’eau.

Garry Winogrand : un éléphant s'arrose d'eau
©Garry Winogrand – New York – 1963

Il revient 3/4 photos en arrière sur une trompe d’éléphant en gros plan.

Garry Winogrand : trompe d'éléphant
©Garry Winogrand – New York – 1963

Il commence à jouer avec les images et à construire des liens entre elles. Ce n’est pas quelque chose qu’il peut faire avec ses diapositives projetées sur un mur.

Si je veux voir mes photos et commencer à travailler avec elles, se dit-il, je dois apprendre à les tirer. En 1963, on ne peut pas faire des tirages en couleur soi-même, c’est beaucoup trop cher et le résultat est quelque peu imprévisible. À partir de là, il se met à photographier en noir et blanc.

Gang of New York

Ensemble, Tony Ray-Jones, Garry Winogrand et Joel Meyerowitz forment un trio inséparable. Ils se déplacent en meute, attaquent les rues de New York dès l’aube.

Généralement, c’est Winogrand l’instigateur. Il appelle le matin, toujours très tôt : « Écoute, je vous retrouve dans le petit restaurant à l’angle de l’avenue d’Amsterdam et de la 96e. On prend un café rapide, et on sort photographier. » Un paquet de nerf ce Garry, irrésistible, avec ce besoin viscéral d’être dans la rue.

femme fume une cigarette
©Meyerowitz – New York – 1962

Les journées passent comme cela, et le soir, ils se retrouvent tous dans le petit appartement de Winogrand, imprégné de la fumée de ses cigarettes. Un petit jeu d’équipe s’amorce alors.

Ils interrogent leurs tirages réciproquement : « Pourquoi as-tu choisi tel sujet ? Pourquoi n’as-tu pas choisi une vitesse plus lente et une plus grande profondeur de champ ? Pour quelles raisons ne t’es-tu pas rapproché de sorte d’avoir ceci net et cela flou ? »

garçon au pistolet
©Meyerowitz – New York – 1963

Jusque très tard dans la nuit, ils analysent leurs photos et bossent dur. Peu à peu, Meyerowitz commence à prendre confiance en lui. C’est la seule façon de faire, en déduit-il. Prendre des photos, les tirer, les regarder attentivement et en discuter avec d’autres personnes.

Des photos à la « Cartier-Bresson »

C’est au tour de Meyerowitz de passer sur le gril. Ses premières photos sont clairement influencées par Henri Cartier-Bresson et son livre Images à la sauvette qu’il a beaucoup parcouru.

Le moment décisif

policier au milieu de times square
©Meyerowitz – Times Square, New York – 31 décembre 1963
cartier-bresson : homme saute flaque d'eau
©Henri Cartier-Bresson – Gare Saint-Lazare, Paris – 1932

L’ambiguïté

une jeune fille pleure
©Meyerowitz – New York – 1963

Meyerowitz capte dans les rues de New York une fillette qui pleure. Est-elle en danger ? L’ homme essaie-t-il d’attirer l’enfant ? Ou s’agit-il simplement d’un père qui souhaite réconforter sa jeune fille fatiguée ?

garçon court les yeux en l'air
©Henri Cartier-Bresson – Valence, Espagne – 1933

En Espagne, Cartier-Bresson photographie devant un mur décrépit un enfant en blouse qui semble s’évanouir, les yeux presque révulsés. Est-il aveugle ? Le sujet d’une hallucination ? D’une apparition ? Non, il vient de faire une tête avec un ballon (qu’on ne voit plus, bien sûr).

Dans les deux images, le cadrage crée le mystère, et suffit à transcender un petit rien de la vie.

L’humour par l’association de sujets indépendants

deux hommes dont un tient son chien en laisse
©Meyerowitz – New York – 1963

Meyerowitz photographie deux personnes qui assistent séparément à un défilé dans la rue :

  • au centre, un vieil homme dont le chapeau appuyé sur le coeur lui confère une attitude solennelle.
  • à gauche, un homme décontracté dont le chien semble adopter une posture officielle.

Leur association dans un même cadre révèle une scène amusante.

Henri Cartier Bresson : un homme est endormi
©Henri Cartier-Bresson – Rue du Barrio-Chino, Barcelone – 1933

La scène drôle et réflexive est créée par le mimétisme entre :

  • l’esquisse à l’oeil grand ouvert crayonnée au mur
  • l’homme qui dort à côté de sa marchandise

L’apport surréaliste

femme au guichet d'un cinéma
©Meyerowitz – New York – 1963

Meyerowitz est ouvert aux subtiles et absurdes interactions qui surgissent dans la vie comme ici, devant ce guichet de cinéma.

cartier-bresson : un rideau cache le visage d'un homme
©Henri Cartier-Bresson – Livourne, Italie – 1933

L’homme et le rideau noué, superposés dans l’image, donnent l’illusion d’une tête tout à coup entortillée. Inspiré par les surréalistes comme René Magritte ou Man Ray, Cartier-Bresson a répondu à cette scène étonnante.

Le sujet au centre

salon de coiffure
©Meyerowitz – Montagnes Catskill, New York – 1963

C’est la principale caractéristique des premières photographies de Meyerowitz. Il vise régulièrement au centre assez près du sujet (2/3 mètres).

Sur la route

À la poursuite de Robert Frank

En 1964, il achète un vieux Combi Volkswagen qu’il équipe d’une table et d’un lit. Tandis que la radio passe I Get Around des Beach Boys, il quitte New York en s’engageant sur la route du nord. Son meilleur ami, Garry Winogrand, est parti un mois plus tôt par le sud. Ils ont prévu de se retrouver plus tard à Los Angeles sur la côte Ouest des États-Unis. Partir en road trip à travers l’Amérique à peine dix ans après Robert Frank. Quel culot !

Paradoxalement, le livre de Robert Frank Les Américains, paru en 1958, a eu sur lui un effet libérateur. Les photographies n’ont pas besoin d’être individuellement superbes, avait-il compris. Elles doivent être suffisamment intéressantes pour pouvoir s’insérer dans des séries desquelles émergent des idées. Au fond, c’est ça Les Américains, les symboles de la culture américaine – le drapeau, l’automobile, la course, les restaurants – incorporés dans une série d’images qui dessinent le portrait de l’Amérique dans toute sa réalité amère.

Robert Frank : drapeau américain à une parade
©Robert Frank – Hoboken, New Jersey – 1955
robert frank : homme regardant un jukebox
©Robert Frank – Las Vegas, Nevada – 1955

Pendant ce road trip de trois mois, Meyerowitz porte un regard critique sur la société de consommation américaine. Ses photos, naturellement influencées par Robert Frank, dépeignent un pays englué dans le consumérisme.

soucoupe volante à la foire internationale de New York en 1964
©Meyerowitz – Foire internationale, New York – 1964
cinq caddies
©Meyerowitz – Los Angeles – 1964

À son retour, il échange avec John Szarkowski, qui est devenu en 1962 le nouveau conservateur pour la photographie au Museum of Modern Art de New York (MoMA). Ils songent ensemble à une exposition autour des images que Meyerowitz a prises lors du voyage.

John Szarkowski le mentor de Joel Meyerowitz
©Richard Avedon – John Szarkowski était beaucoup plus enthousiaste quand il a découvert les photos de Joel Meyerowitz

Il évoque également avec lui ses sensations nouvelles qui touchent à la distance et au fait de ne pas toujours coller au sujet. Szarkowski se cale dans son fauteuil, tire sur sa pipe et dit :

« Apprendre à reculer est le premier signe de maturité chez un photographe : signe qu’il se fait confiance, mais aussi qu’il fait confiance à l’observateur pour faire l’effort de lire le contenu de l’œuvre sans qu’on le lui fourre sous le nez. »

Rétrospection (p. 261)
un couple s'embrasse devant un cinéma
©Meyerowitz – Nouvel an 1964 – New York
un homme porte un gros chien
©Meyerowitz – New York – 1965

Libre en Europe

En 1966, Meyerowitz décide de partir avec sa femme Vivian pour un long voyage à travers l’Europe. Il vient de gagner suffisamment d’argent grâce à un shooting publicitaire et ne voit pas de meilleur moyen de le dépenser. Ils quittent New York pour Londres avec deux appareils photo Leica M2 et 600 rouleaux de films.

un avion vole près d'un édifice en forme d'éléphant
©Meyerowitz – Londres – 1966

Ils mettent 1700 dollars dans une Volvo neuve et passent le premier mois et demi à voyager en Angleterre, puis quelques semaines en France.

Joel Meyerowitz : un homme tombe
©Meyerowitz – Paris – 1967
jeune communiante
©Meyerowitz – Paris – 1967

Les Meyerowitz traversent les Pyrénées pour atteindre l’Espagne et découvrir le Pays Basque, la Cantabrie et les Asturies. Ils continuent vers le sud, traversent Madrid avant d’atteindre la Méditerranée et Malaga à l’automne. Par l’intermédiaire d’un ami, Paul Hecht, ils rencontrent une famille de Tsiganes, les Escalona.

famille Escalona rigolent
©Meyerowitz – La famille Escalona et des amis – Malaga – 1967

Tous les jours, la famille les accueille dans leur petite maison. On dirait qu’ils se connaissent depuis toujours. Meyerowitz parcourt les rues de la ville pendant que sa femme étudie la guitare avec le chef de famille.

L’aventure chez les Tsiganes dure 6 mois et aboutit à près de 6000 images. Meyerowitz y dresse le portrait d’une Espagne fortement attachée à son modèle conservateur, patriarcal et catholique.

meyerowitz intérieur d'un bar
©Meyerowitz – Malaga – 1967

Il dépeint un pays en transformation, dans un contexte social et politique difficile, marqué par la dictature du général Franco.

un soldat et quatre hommes
©Meyerowitz – En voiture en Espagne – 1966

Ses photographies montrent également comment la vie se retrouve en toutes circonstances.

quatre femmes dans un café
©Meyerowitz – Malaga – 1966
un homme marche, deux enfants jouent, un vieil homme les regardent
©Meyerowitz – Malaga – 1967

Une évolution de son regard commence à poindre. Il se concentre sur les possibilités expressives de la photographie en montrant la complexité et la simultanéité de la rue.

scène de rue à Malaga en Espagne
©Meyerowitz – Malaga – 1966

Il capte aussi des scènes contemplatives dont le sujet est banal.

plante verte
©Meyerowitz – Malaga – 1967

Son voyage en Europe et le temps qu’il a passé en Espagne, quatre ans seulement après ses débuts en tant que photographe, ont été importants pour définir une approche qui s’est éloignée à la fois du « moment décisif » de Cartier-Bresson et de la narration de Frank.

La vie gitane l’a également marqué par sa prédisposition à suivre ses impulsions et à vivre pleinement les choses. Jamais il ne s’est senti plus heureux, animé par le désir effréné d’avancer. Ce voyage, c’est aussi le passage à l’âge adulte, à la fois en tant qu’artiste et en tant qu’homme. Découvrir qui on devient.

L’Amérique au temps du Vietnam

Quand il rentre d’Europe en 1967, après une année à vivre dans d’autres cultures, il est transformé. Son point de vue sur lui-même et sur les États-Unis a changé. Les gens semblent vaquer à leurs occupations comme si la guerre du Vietnam qui se déroule sous leurs yeux ne les concerne pas.

deux femmes regardent vers le port et bras d'un homme dans une voiture
©Meyerowitz – Floride – 1976

Il se porte candidat à une bourse Guggenheim en indiquant vouloir travailler sur la façon dont les Américains passent leur « temps de loisirs ». En 1971, il est lauréat de la bourse et entreprend plusieurs voyages à travers les États-Unis.

Il est clair qu’il est, dans une certaine mesure, toujours influencé par la façon dont Robert Frank a fait du drapeau américain un leitmotiv de son ouvrage Les Américains. Meyerowitz apporte cependant sa propre vision de l’Amérique.

Il saisit les symboles d’une époque révolue, avec la voiture américaine sertie de chrome typique des années 50, le drive et la glace sundae.

des glaces devant un drive-in américain
©Meyerowitz – Floride – 1967

On y voit aussi une conductrice de navette d’aéroport aux allures de Barbie.

femme conduit une navette d'aéroport
©Meyerowitz – Aéroport de Los Angeles – 1967

Aux quatre coins du pays, il collecte les petits moments d’inquiétude dans l’espace public plutôt que les manifestations de violence réelle à grande échelle. Comme ce père de famille au regard inquiétant entouré de sa famille qui semble contrariée ou apeurée.

un père entouré de sa famille
©Meyerowitz – Atlanta, Géorgie – 1971

Il capte les micro-frustrations de la vie de tous les jours.

un couple pointe des directions opposées
©Meyerowitz – Central Park, New York – 1968

Et les indices du malaise qui étreigne le pays. Lors d’un mariage, il capture au fond une grange en ruine. Est-ce une simple prémonition de ce qui attend les mariés ? Est-ce un parallèle avec une Amérique qui s’effondre, ou tout du moins qui s’effrite ?

des gens trinquent lors d'un mariage
©Meyerowitz – Jeffersonville, Indiana – 1968

On voit sur une photo un homme fixer sa voiture accidentée. Est-ce l’idée d’une Amérique qui regarde son pays décliner ?

accident de voiture
©Meyerowitz – Kansas – 1969

Il transmet par ses images l’absurdité de la guerre en photographiant des scènes de vie de manière ironique.

un homme en fauteuil roulant regarde une femme
©Meyerowitz – New York – 1969
meyerowitz : femme jetant ses bequilles
©Meyerowitz – Anawanda Lake, état de New York – 1970

Il capture ce moment d’insouciance de deux couples qui ont l’âge des soldats envoyés à la guerre.

deux jeunes couples s'enlacent
©Meyerowitz – Six Flags Over, Dallas – 1968

La voie de la description

Abandonner le noir et blanc

Au début des années 1970 se produit une révolution technologique. Le développement « maison » des photos couleurs, très onéreux et quasiment impossible à réaliser soi-même, devient subitement beaucoup plus simple et à peine plus cher que le noir et blanc.

femme tient son chapeau au gold corner
©Meyerowitz – New York – 1974

À la même époque, John Szarkowski, le toujours très influent conservateur du département photo du MoMA, sort un livre intitulé Looking at Photographs. Il y développe le rôle descriptif de la photographie. Selon lui, quand on appuie sur le bouton, l’appareil ne fait que décrire ce qui se trouve devant lui.

La couleur a davantage de puissance descriptive que le noir et blanc, en déduit Meyerowitz. Elle offre un plus large éventail de contenus et d’émotions. Pour ces raisons, il décide d’abandonner complètement le noir et blanc.

Renoncer à l’accroche

Cependant, la couleur l’oblige à se comporter différemment. Le film couleur Kodachrome 25 ISO est terriblement moins sensible que le film noir et blanc Kodak Tri-X 400 ISO.

Par conséquent, si son sujet et lui sont en mouvement, l’image est parfois floue. Pour obtenir davantage de description et donc une parfaite netteté, il doit photographier de plus loin.

Il recule encore plus loin que ses 2,5 m habituels, la distance depuis laquelle il se positionne depuis toujours. Il se retrouve soudainement à travailler à plus de 6 m en arrière, d’où plus rien n’a la même apparence.

un homme presque torse nu dans la rue
©Meyerowitz – New York – 1974

Du fait de cette distance, ses photos s’éloignent de l’accroche, la plaisanterie saisie à la volée, cet « hameçon » pour l’œil. Il s’interroge : « Suis-je capable de détourner le regard face à l’incident sans pour autant perdre goût à la photographie et à la vie ? »

Il y a bien sûr des « hameçons » qu’il est difficile d’éviter :

un homme tient un singe par la main
©Meyerowitz – Paris – 1976
deux chaussures géantes rouge
©Meyerowitz – New York – 1978

Ses photographies deviennent dès lors plus complexes sans la hiérarchie de contenu qu’induit l’incident. Meyerowitz se met à appeler cela des « photographies de champ », parce qu’il veut que tout ce qui se trouve dans le champ ait une importance équivalente.

Comme dans l’exemple ci-dessous où aucun visage n’est immédiatement évident.

manteaux de couleur camel
©Meyerowitz – New York – 1975

À ce moment-là, ses amis les plus proches – dont Gary Winogrand – ne cessent de lui répéter : « tu es en train de perdre ta patte, Joel. » Ils ont raison au fond, Meyerowitz sent qu’il est à un tournant décisif. Il est en train d’observer cette photo :

femme en rouge au carrefour du gold corner
©Meyerowitz – New York – 1975

La façade d’immeuble criarde en plastique pailleté d’or typique de l’époque, le marchand de journaux à droite, l’homme qui marche au coin de la rue, la femme gigantesque en rouge. Si quelqu’un regarde cette photo en 2050, se dit-il, il saura ce qu’était la vie à New York dans les années 70. Une sorte de joie vertigineuse le traverse.

Il ne sait pas si ce sera un succès mais ce n’est pas la question. Il s’agit de suivre son instinct et de sortir de sa zone de confort.

Le pouvoir de la chambre grand format

Le 35 mm c’est fantastique, analyse Meyerowitz en 1976 en regardant avec attention cette photo tirée en 28 x 35,6 cm. Il y a une belle définition, c’est certain, mais la taille des impressions reste limitée.

scène de rue colorée à New York
©Meyerowitz – New York – 1976

Il voudrait pouvoir tout voir. Tous les détails. En beaucoup plus grand. De la taille d’un mur si possible ! Pour cela, il existe bien le procédé dye-transfer, mais c’est horriblement cher. Une impression de ce type coûte 300€ en 1976. Pour vous donner une idée c’est l’équivalent de 3000€ aujourd’hui, pour une SEULE impression !

Il essaie donc des appareils de moyen format avec des négatifs couleur, mais ils sont si lents qu’il en vient à se dire : « Bon sang, tant qu’à poser mon appareil sur un trépied, je devrais peut-être y aller carrément et prendre une chambre grand format. »

Il achète une chambre Deardorff 20 x 25 cm en bois utilisée par les photographes paysagistes du 19e siècle, ainsi qu’un objectif grand angle.

joel meyerowitz avec une chambre deadorff
©Max Kozloff – Joel Meyerowitz pose en 1978 avec sa Deardorff et son mini short

L’été 1976, Meyerowitz emmène toute sa famille passer l’été dans la station balnéaire de Cap Cod, à quelques centaines de kilomètres au nord-est de New York.

Arrivé dans le logement prêté par un ami, il installe un plan-film dans le châssis de l’appareil, pose le tissu noir sur sa tête et ouvre l’obturateur. Il découvre sur le verre dépoli l’intérieur de la maison. Un frisson d’excitation le parcourt.

intérieur maison meyerowitz
©Meyerowitz – Provincetown, Cap Cod, Massachusetts – 1976

Plus tard, il imprime cette photo en 5 mètres sur 6. L’immense négatif de 50 x 60 cm, près de 60 fois plus grand que celui de son Leica, a capté tous les détails. La lumière douce qui imprègne partout la pièce et les verticales infaillibles des portes et des murs.

Épilogue

Pendant deux étés à Cap Cod, Meyerowitz décide d’emporter partout avec lui la chambre Deardorff. S’il prend sa voiture pour faire des courses, l’appareil est posé sur le siège arrière. Dès qu’il se promène sur la plage, l’appareil est sur son épaule. Peu importe où il va, l’appareil est omniprésent.

Toutes ces années passées dans la rue où il ne sortait jamais sans son Leica lui ont été incroyablement utiles. Il ne pas voulait se dire : « Oh, j’ai vu un super cliché, si seulement j’avais mon appareil photo. »

Meyerowitz a écouté sa voix intérieure qui ne cessait de répéter le mot « description ». Interroger ce simple terme a déclenché un processus qui l’a forcé à se détacher de tout ce sur quoi il avait fondé sa manière de voir le monde, pour prendre un nouveau départ.

Deux ans plus tard, en 1978, il publie son chef d’œuvre Cape Light, recueil de photographies prises à Cap Cod avec la chambre Deardorff. En voici quelques-unes parmi mes préférées :

  • Joel Meyerowitz : porche et bateau isolé
  • Joel Meyerowitz : porche lors d'un coucher de soleil
  • Joel Meyerowitz : porche lors d'un orage
  • Joel Meyerowitz : poste de secours plage
  • linge étendu au vent
  • jeune femme au milieu d'une fête
  • Joel Meyerowitz : station service
  • piscine pendant un orage
  • Joel Meyerowitz : baie ciel
  • Joel Meyerowitz : intérieur rouge d'une voiture
  • Cottages Roseville Truro Masschusetts
  • vue d'un restaurant dairy land au coucher du soleil

BRAVO aux plus courageux d’entre vous, toujours là après plus de 4000 mots !

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9 réponses sur « Comment la street photography a révélé Joel Meyerowitz »

Bonjour,
Je suis très content que l’article plaise !
En effet, c’était sa distance de prédilection pendant des années.

Bonjour, excellent article sur un personnage emblématique de la photo de rue (reconnu pour ses photos contemplatives?). Il faudrait la suite avec sa série sur le 11 septembre et ses dernières natures mortes. Je retiens les idées d’ambiguïté, d’humour par association de contraste, de surréalisme, et d’élargissement du contexte pour ma pratique personnelle de photo de rue. Les 2 autres articles sur un de mes photographes référent Alex Webb donnent envie d’en avoir plus, il faut continuer (j’aurai bien aimé aussi pouvoir découvrir quelques unes de vos images sur ce site découvert par le lien donné par Thomas Hammoudi).

Bonjour Marc, ravi que l’article t’ait plu !

Meyerowitz est un photographe à la fois fascinant et ambivalent. Il est souvent décrit comme un photographe de rue (cf sa page wikipedia) alors qu’il n’a jamais sorti de livres exclusivement dédiés à la street photography (sauf my spanish trip peut-être, sur les 6 mois qu’il a passés en Espagne). Personnellement, je trouve que ses amis Garry Winogrand et Tony Ray-Jones ont produit des oeuvres plus abouties en tant que photographes de rue. Finalement, peut-être que toutes ces années dans la rue n’ont été qu’une phase d’apprentissage. Et que l’aboutissement en a été la découverte de la chambre grand format et d’une pratique plus méditative de la photographie.

C’est vrai qu’il n’y a pas grand chose sur mon blog, il est un peu comme son nom, minimaliste ! Par contre, je poste régulièrement mes photos sur Instagram : https://www.instagram.com/lephotographeminimaliste

Et merci encore à Thomas pour le partage 🙂

Bravo Antoine, même pour une néophyte, ton article est très intéressant et joliment documenté: très belles photos!

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