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Gregory Halpern en Guadeloupe : son processus créatif en 7 photos

En 2019, le photographe Gregory Halpern s’est rendu trois mois en Guadeloupe pour un projet qui a abouti au livre Let the sun beheaded be et à l’exposition Soleil Cou Coupé. Dans cet article, j’essaie de comprendre comment il arrive à transformer une image de type Google Street View en photo d’art.

Introduction

J’aime comprendre comment les choses fonctionnent. C’est à la fois une source d’émerveillement et de frustration qui me fait souvent perdre un temps infini.

Avec cet article, j’ai voulu comprendre ce qu’il se passait dans la tête d’un grand photographe comme Gregory Halpern, une fois sur le terrain. Pourquoi choisit-il de photographier la Guadeloupe ? Pourquoi se rend-il à tel ou tel endroit de l’île ? À quoi pense-t-il lorsqu’il a devant lui un sujet intéressant ?

L’article clôt ainsi une sorte de trilogie après le décryptage du livre ZZYZX de Gregory Halpern et la question de la sous-représentativité des photographes noirs écrit avec Thomas Hammoudi. (Je vous invite à les lire si vous les avez manqués.)

Dans le premier, je pars du livre et je donne des clefs de lecture, en analysant notamment sa structure et son séquençage. Dans le second, je m’interroge sur l’appropriation culturelle en partant d’une photographie polémique d’Halpern en Guadeloupe.

C’est parti pour l’article final, écrit comme un récit de voyage fantasmé. Y’a pas la tranche d’ananas, l’ombrelle et la paille mais vous allez voir du pays.

Avant le départ pour la Guadeloupe

Demain s’ouvre la 22ème édition de Paris Photo. Vous savez, la foire internationale dédiée à la photographie qui a lieu chaque année sous la verrière du Grand Palais.

Paris Photo 2018

Paris Photo 2018 au Grand Palais
© Florent Drillon – Paris Photo 2018 au Grand Palais

C’est une foire, mais peu de chance d’y trouver des stands de barbes à papa ou des auto-tamponneuses. Des machines à sous à la rigueur. Disons que l’objet de cette foire est de vendre des photos d’art aux collectionneurs et aux institutions. Cette année, pour 68 550€, vous pourrez acquérir cette sublime photo de William Eggleston (allez lire mon article).

Untitled From Dust Bells de William Eggleston
© William Eggleston – Untitled From Dust Bells, Volume II, 1965-1974

J’imagine très bien cette photo de commode accrochée au-dessus d’une autre commode. Je ne promets pas que ça crée une boucle temporelle mais ça aurait de la gueule.

Pour la plupart d’entre nous, Paris Photo c’est surtout l’occasion de découvrir de prodigieuses images au hasard des allées, de rencontrer les photographes que l’on admire et de repartir avec quelques livres signés. Et il y a du beau monde cette année. Un regard rapide sur le programme permet de repérer une séance de dédicaces avec Harry Gruyaert le jeudi et une conversation avec Joel Meyerowitz le samedi (allez lire mon article).

Beaucoup de professionnels de la photographie profitent aussi de Paris Photo pour se rencontrer. Aujourd’hui, veille de l’ouverture, un jury se réunit pour sélectionner le lauréat de leur programme intitulé Immersion.

Le programme Immersion

C’est un partenariat entre la France et les États-Unis qui a lieu chaque année depuis 2014. Il est alternativement ouvert à un photographe basé en France, parrainé par un professionnel français et souhaitant créer une œuvre inédite aux États-Unis. Puis, l’année suivante, à un photographe basé aux États-Unis, parrainé par un professionnel anglophone et souhaitant créer une œuvre inédite en France.

Cette année, le parrain est le français Clément Chéroux, conservateur en chef de la photographie du Musée d’art moderne de San Francisco. (Il est devenu en 2020 conservateur en chef de la photographie au MoMA de New York – en d’autres termes, un gars sûr).

Et, ce 6 novembre 2018, c’est le résultat des courses. Gregory Halpern est retenu pour son projet sur la Guadeloupe. Il reçoit une bourse de 40 000€ pour réaliser son voyage, ainsi que le financement de deux expositions et d’un livre.

Son processus de travail est déjà clair dans sa tête :

« Je commencerai par la recherche et la lecture de romans et de poésie issus de la région, puis j’apprendrai l’histoire du lieu. Avec ces informations en tête, mon processus cédera alors la place à une forme plus intuitive pour créer des images. »

Interview de décembre 2018 par l’Institut de technologie de Rochester dans lequel Gregory Halpern est professeur

Il prévoit de s’installer en Guadeloupe avec sa famille pendant deux mois, en plus de s’y rendre seul à deux reprises lors de séjours plus courts.

Départ prévu début 2019. Juste le temps de préparer la valise et d’oublier ce vilain t-shirt saumoné beaucoup trop grand. Ok Greg, il va faire chaud là-bas, mais ce n’est pas une raison pour infliger ça aux Guadeloupéens.

Portrait de Gregory Halpern avec deux plantes
© Gregory Halpern : « à bientôt mes deux amours »

Le douloureux départ

Accroupi, Halpern enlace ses deux petites filles émues, sous le regard bienveillant de sa femme. S’il n’en était pas l’acteur principal, il se dirait que cette scène a tout du cliché.

Dans moins de huit heures il sera à Pointe-à-Pitre, la principale ville de la Guadeloupe. Ses seuls souvenirs de l’île remontent à des vacances familiales qu’il a passées enfant. Lui revient en tête l’excitation qui ne l’avait pas quitté tout le long du voyage. Aujourd’hui, l’innocence de l’enfance a laissé place à un mélange de doute et d’anxiété.

Chaque nouveau projet balaie d’un revers de main les certitudes acquises des réussites passées. Mais cette fois, Halpern perçoit trois obstacles supplémentaires :

1/ C’est la première fois qu’il photographie hors des États-Unis. Réussira-t-il à imposer sa vision du lieu comme il l’a fait par le passé ?

2/ Et en seulement quelques mois ! Ses anciens projets ont pris des années, il aime comprendre ce qui ne fonctionne pas, puis revenir faire des images avec une vision plus éclairée. Aura-t-il assez de recul pour identifier les bonnes images ?

3/ Son niveau de français médiocre ne l’incite pas non plus à l’optimisme. Halpern adore photographier les gens, réussira-t-il à créer suffisamment d’intimité avec eux malgré la barrière de la langue ?

Il se rassure en visualisant ce qui l’a poussé à choisir la Guadeloupe. Appréhender la France à travers le prisme d’une ancienne colonie va lui permettre de reconsidérer les images auxquelles les gens pensent quand on évoque la « France ».

Il semble presque apaisé au moment où apparait la Guadeloupe et ses deux îles principales aux airs de papillon difforme.

La Guadeloupe vue du ciel © la NASA

L’avion atterrit lorsque lui revient le conseil de sa femme Ahndraya Parlato : « Fais simplement ton travail, photographie comme tu le ferais n’importe où. » Elle a raison.

De Google Street View à la photo d’art (7 exemples)

Installé dans sa chambre d’hôtel à Pointe-à-Pitre, Halpern étudie une carte de l’île.

Une carte de la Guadeloupe
Carte de la Guadeloupe © deshotelsetdesiles

Chaque jour, il prévoit de visiter un ou deux lieux. C’est plus une excuse pour sortir de sa chambre qu’un plan strict à suivre. Dehors, il se laissera guider par son instinct et s’ouvrira aux surprises, parce que la photographie est aussi une affaire d’intuition.

S’il veut que ses images fonctionnent, elles devront surprendre, déranger ou faire réfléchir. Si elles réaffirment simplement ce qu’il sait déjà, ce sera un échec pour lui.

Le mémorial Christophe Colomb

Après avoir récupéré une voiture de location, Halpern engage un guide local. Ils prennent ensemble la direction du hameau de Sainte-Marie, dans la commune de Capesterre Belle-Eau. Sur la route reliant Pointe-à-Pitre à Basse-Terre se trouve l’endroit où Christophe Colomb est censé avoir débarqué le 4 novembre 1493.

Le mémorial trône en bordure de la nationale, dans un simple square bordé de deux énormes ancres marines et de plusieurs canons disposés ça et là.

Le mémorial Christophe Colomb
Photo du mémorial Christophe Colomb de type Google Street View © myislandapp

Halpern s’approche du monument. Le buste de Colomb est perché sur une colonne de plusieurs mètres. Sculpté dans un marbre de Carrare, l’un des plus blancs qui soit, il a aujourd’hui perdu de sa superbe. Sa peau a été peinte en brun et son visage défoncé au marteau.

Photo du mémorial Christophe Colomb de type Google Street View © myislandapp

Halpern tente d’en savoir plus. Le guide parle de la lettre extravagante que Christophe Colomb a écrit à la Cour d’Espagne quelques mois avant son voyage vers la Guadeloupe :

« Les Indiens étaient si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde. »

Interview de Gregory Halpern sur Magnum

Plus loin dans la lettre, Colomb demande une aide supplémentaire à ses patrons, en retour de quoi il leur rapporterait de son prochain voyage « autant d’or qu’ils en auront besoin […] et autant d’esclaves qu’ils en exigeront. »

« C’était le colonisateur parfait, un prédateur vicieux se faisant passer pour un ambassadeur de la civilisation » enrage Halpern. « Pourquoi Colomb était gravé dans mon cerveau d’enfant comme un héros ? » se lamente-t-il.

C’est vraiment terrifiant de penser à la puissance de certains récits lorsqu’ils servent l’intérêt du capitalisme et lorsqu’ils sont officiellement adoptés par l’État. L’Histoire écrite par les vainqueurs a souvent un sale arrière-goût.

À travers ce buste de Colomb vandalisé, Halpern perçoit la violence de la colonisation. Il se rendra souvent à cet endroit, attendant que la lumière soit parfaite. Il conservera cette photo dans son editing final.

Le mémorial Christophe Colomb en Guadeloupe photographié par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

Le musée de Victor Schœlcher

La nuit a quelque peu été agitée. La découverte de la veille s’est poursuivie dans sa tête, comme une désagréable ritournelle. Après un réveil matinal et plusieurs cafés, Halpern se rend à pied dans le vieux quartier de Pointe-à-Pitre.

Le musée Schœlcher l’attend, bien dans son jus. Les prix affichés à côté du portail bleu délavé prêtent à sourire : « Entrée 10 francs, étudiants et enfants : 5 francs. »

le musée Victor Schœlcher
Devant le musée © LPLT/wikipedia

Victor Schœlcher est un homme politique français du 19ème siècle, célébré dans toute la France pour être le père de l’abolition définitive de l’esclavage. Le musée qui lui est dédié abrite ses souvenirs de voyages, des copies d’œuvres d’art célèbres lui ayant appartenu, ainsi que des objets liés à l’esclavage et à la traite négrière.

Tout au long de la visite, une question revient en boucle dans la tête d’Halpern : « Schœlcher est-il véritablement le libérateur des Noirs que l’on nous présente ? »

En se rapprochant d’historiens, Halpern comprend que la réalité est plus complexe. Le rôle des Noirs dans leur propre émancipation est largement occulté par l’Histoire. Le mythe national qui continue de voyager est celui d’une libération par des Blancs généreux.

Musée Schœlcher, villes à son nom, billets de banque à son effigie, statues à sa gloire. Une partie de la population en a marre d’être entourée de ces symboles et voudrait bien qu’on rende hommage aux principaux concernés : les esclaves eux-mêmes, qui se sont soulevés.

Dans la cour extérieure du musée, Halpern remarque une sculpture en pierre représentant Victor Schœlcher, elle aussi vandalisée. À la fois symbole de l’abolition de l’esclavage et de l’ambivalence du culte de Schœlcher, le photographe conservera cette image dans son editing final.

la statue de Victor Schœlcher photographié par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

La fresque murale en hommage aux victimes de mai 1967

Non loin de son hôtel, juste devant le collège Nestor-de-Kermadec, une fresque attire l’attention d’Halpern. Elle immortalise une scène qui s’est déroulée en mai 1967 sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre. On y voit des gendarmes armés viser des manifestants impuissants.

La fresque murale en hommage aux victimes de mai 1967
Devant la fresque © le blog de voyage larouteadeux

Face à ce moment historique qu’il ne connait pas, Halpern entame des recherches.

Le 20 mars 1967, Vladimir Srnsky, un propriétaire blanc d’un grand magasin de chaussures à Basse-Terre, lâche son berger allemand sur Raphaël Balzinc, un vieux cordonnier noir et handicapé en train d’installer son étal juste en face.

Srnsky excite le chien en s’écriant : « Dis bonjour au nègre ! » Après l’attaque du molosse, Balzinc est secouru par la foule. Au même moment, Srnsky nargue les passants et les policiers guadeloupéens venus aider le vieil homme. La colère monte jusqu’à ce que la foule détruise le magasin.

Cet incident raciste est à l’origine d’émeutes et de grèves à Basse-Terre et Pointe-à-Pitre les semaines suivantes.

Le 26 mai vers midi, une foule est rassemblée devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre pendant que se déroulent des négociations entre organisations syndicales et représentants du patronat. Vers 12h45, ils apprennent que les négociations sont rompues et un bruit court : le représentant du patronat aurait dit : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! »

De violents affrontements commencent entre les gendarmes et les manifestants. La situation dégénère : les forces de l’ordre abattent deux jeunes Guadeloupéens. La gendarmerie mobile et les CRS, appuyés par l’armée, tirent sur la foule faisant plusieurs dizaines de blessés et de morts. Dans la soirée, l’ordre est donné de nettoyer la ville à la mitrailleuse.

Le bilan officiel de ces journées est de 8 morts. En 1985, un ministre socialiste de l’Outre-mer, Georges Lemoine, lâche le chiffre de 87 morts. Christiane Taubira a pour sa part évoqué 100 morts.

Halpern est sensible à cette fresque, symbole du racisme et du sentiment révolutionnaire qu’il perçoit en Guadeloupe. Il conservera cette photo dans son editing final.

La fresque murale en hommage aux victimes de mai 1967 en Guadeloupe par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

La plage de la Grande Anse

Chaque journée commence par le même rituel. Halpern s’arrête dans un vieux troquet près de son hôtel, réfléchit à sa journée autour d’un café et de France-Antilles, le journal local. Aujourd’hui, l’accueillant patron lui conseille : « Monsieur, vous pouvez en être sûr, la plage de la Grande Anse est l’une des plus belles plages de l’île. »

L’endroit est comme il l’avait imaginé : du sable doré et une eau turquoise, des cocotiers que l’on croirait placés à des endroits stratégiques. Paradisiaque, c’est le mot qui vient en tête chez la plupart des gens.

Sur la plage de la Grande Anse © francetvinfo

Pour se connecter avec le moment présent, Halpern éteint son téléphone, puis commence à marcher sur cette plage aux airs de croissant géant.

Une matinée à déambuler au milieu des touristes. « Et si finalement, je n’étais qu’un touriste glorifié » se dit Halpern. La créativité proche de zéro, il est peut-être temps d’avancer la pause déjeuner.

Les ravioles farcies de poisson et de crevettes n’y changent rien. Une voix s’amplifie dans sa tête. Et s’il n’était qu’un colonialiste, arrachant des images de la Guadeloupe à son profit. « L’histoire d’un local serait-elle plus convaincante que celle que j’ai à raconter ? » s’interroge Halpern.

Dès le milieu de l’après-midi, le soleil commence à descendre, les ombres s’allongent et les touristes rentrent. À ce moment apparait un jeune homme tatoué du décret d’abolition de l’esclavage. Malgré sa timidité, Halpern l’aborde dans un français approximatif. En quelques mots il lui explique son projet, suggère une pose très simple et le photographie. Il conservera cette photo dans son editing final.

Photo de Gregory Halpern prise à plage de la Grande Anse
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

Maintenant, Halpern connaît bien l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe. Et elle est douloureuse, notamment parce que l’esclavage a été rétabli après sa première abolition.

En 1794, les Britanniques envahissent la Guadeloupe, alors contrôlée par la France. Les Français gagnent la bataille, en partie parce qu’ils ont enrôlé des esclaves pour se battre à leurs côtés, en promettant d’abolir l’esclavage en cas de victoire. Ce qu’ils font.

Mais huit ans plus tard, en 1802, ils le rétablissent sous les ordres de Napoléon. L’esclavage n’a officiellement été aboli qu’en 1848.

Halpern sent que sa photo contient beaucoup de douleur, de combativité et d’histoire. Elle est à la fois documentaire et métaphorique, l’homme portant sur son propre corps cette déclaration.

C’est finalement un bon jour pour Halpern. Il se dit qu’il doit simplement penser à l’Histoire de la Guadeloupe, s’engager visuellement avec elle, avec sensibilité et respect.

La pointe des Châteaux

Sous la moustiquaire, la nuit a été courte et le réveil brutal. Un sifflement semblable à un chant d’oiseau s’est poursuivi jusqu’au petit matin. Renseignement pris auprès de l’hôtel, il s’agirait d’une petite grenouille très commune aux Antilles, que l’on nomme hylode en créole.

Aujourd’hui, Halpern prend la direction de la pointe des Châteaux, célèbre pour ses paysages spectaculaires.

Après avoir longé la plage et grimpé en haut du Morne Pavillon, le spectacle commence. Et il est conforme à ce que son petit guide de voyage indique. Oui, ici la Nature semble bien « avoir conservé tous ses droits. »

La pointe des Châteaux
La pointe des Châteaux vue de haut © blog de voyage chouetteworld

Face à « cette beauté indescriptible tant les mots manquent », Halpern est perplexe. Il a toujours eu un rapport ambigu avec la beauté en photographie.

Une image formellement belle est une condition nécessaire mais insuffisante pour lui.

Si une photo est belle mais manque de contenu, alors ce n’est qu’une coquille vide. Et c’est une forme d’image basse.

La pointe des Châteaux
La pointe des Châteaux vue rapprochée © blog de voyage chouetteworld

Si l’image a un contenu significatif mais n’a aucun sens de la poésie ou de la beauté, alors c’est simplement un document qui ne l’intéresse pas non plus.

Il sait qu’une image est réussie lorsqu’elle contient quelque chose qui résonne en lui.

Mais comment rendre compte de l’exubérance de ce qu’il a devant les yeux sans tomber dans le piège de la carte postale ? La mer omniprésente, les pitons rocheux dans lesquels les oiseaux se nichent, le coucher de soleil.

Halpern conservera la photo suivante dans son editing final.

La pointe des Châteaux en Guadeloupe photographiée par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

Par le mystère des deux personnages, la puissance des couleurs et la composition surprenante, Gregory Halpern montre une image à la fois réaliste et énigmatique, très éloignée des clichés.

Le figuier maudit dans la prison de Petit-Canal

Quand il a décidé de se rendre en Guadeloupe, Halpern s’est tout de suite plongé dans la littérature antillaise. C’est un peu un réflexe quand on est diplômé en lettres comme lui. Très vite, il a senti que la clef se trouvait dans le travail d’Aimé Césaire, et en particulier dans son recueil de poèmes Soleil Cou Coupé.

Comme l’indique Clément Chéroux, au fil de la lecture, une image revient en permanence : « celle d’une population des Antilles composée en grande partie de descendants d’esclaves, et de ce fait, éloignée de la terre de ses racines, l’Afrique. Peuple décapité, coupé du continent solaire, c’est précisément cette métaphore que rappelle le titre de l’ouvrage Soleil Cou Coupé. »

Lorsqu’il se gare sur le parking du port de Petit-Canal, Halpern ne peut s’empêcher d’imaginer les bateaux négriers qui débarquaient les esclaves depuis le continent africain.

Port de Petit-Canal vu des marches des esclaves en Guadeloupe
Port de Petit-Canal vu des marches des esclaves ©Slaunger

Dès les premiers vers de Soleil Cou Coupé, Halpern s’est trouvé en terrain conquis, comme si la poésie de Césaire et sa propre photographie étaient faites du même bois. Une affinité, comme une nouvelle rencontre dont on pressent aussitôt l’importance.

Il a été ému par ces poèmes visuels qui décrivent à la fois la beauté magique des Antilles ainsi que la douleur et la rage des habitants.

Halpern monte l’escalier qui menait autrefois à l’esplanade où avait lieu la vente des esclaves. Un peu plus loin sur la droite, se trouve une ancienne prison qui servait à incarcérer les plus récalcitrants.

Ancienne prison à Petit-Canal en Guadeloupe
Ancienne prison à Petit-Canal ©Aristoi

La totalité de la toiture a disparu et il ne reste que quelques grilles aux ouvertures. En s’approchant, il remarque que le gros arbre voisin étend ses racines puissantes à l’intérieur des ruines.

Le figuier maudit à l'intérieur de l'ancienne prison en Guadeloupe
Le figuier maudit à l’intérieur de l’ancienne prison ©Aristoi

Il s’agit d’un ficus citrifolia communément appelé figuier étrangleur ou figuier maudit.

La métaphore est évidente pour tout le monde, les esclaves qui ont brisé leurs chaînes et les murs de leur prison. C’est aussi le symbole de l’enracinement de la question de l’esclavage encore très présente en Guadeloupe.

Halpern pense à Aimé Césaire qui a souvent utilisé la métaphore de la nature dans ses écrits, comme dans ce vers énigmatique :

« Le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge. » 

Lynch issu de Soleil Cou Coupé d’Aimé Césaire

Halpern conservera cette photo dans son editing final.

Le figuier maudit à l'intérieur de l'ancienne prison en Guadeloupe photographié par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

L’Amical Club Darboussier

De retour à Pointe-à-Pitre, Halpern a encore un peu de temps avant le coucher de soleil vers 18 heures. Il déambule dans les rues au hasard. C’est alors que rue Raspail, un petit chat apparait, sorti de nulle part.

Il commence à le suivre jusqu’à ce que l’animal disparaisse dans ce qui semble être une propriété privée. Le panneau à l’entrée indique qu’il a devant lui l’Amical Club Darboussier, l’un des clubs de basket de la ville.

À l’intérieur, plusieurs terrains en enfilade conduisent à des gradins colorés, attirant aussitôt l’attention d’Halpern.

Les gradins ©L’Amical Club Darboussier (merci à son président Laurent Mathey)

Alors que le soleil se couche, il se remémore ce que le photographe américain Robert Adams lui a écrit alors qu’il achevait son livre ZZYZX :

« La beauté, et la promesse qu’elle implique, est la métaphore qui donne à l’art sa valeur. Cela nous aide à redécouvrir certaines de nos meilleures intuitions, celles qui encouragent la bienveillance. »

Halpern conservera cette photo dans son editing final.

Les gradins de l'Amical Club Darboussier en Guadeloupe photographiés par Gregory Halpern
© Gregory Halpern – Soleil Cou Coupé/Let the sun beheaded be

« C’est aussi une photo intelligente qui récompensera le spectateur attentif » se dit-il, les lettres du club ACD en haut à droite étant séparées du B peint à la bombe.

L’editing de Soleil Cou Coupé

La collaboration avec Clément Chéroux

Tout au long du projet, Halpern travaille en étroite collaboration avec Clément Chéroux, le parrain du programme Immersion. Après chaque voyage, il partage même avec lui ses planches-contacts, ce qu’il ne fait jamais habituellement. Mais avec Chéroux, il se sent très soutenu et en totale confiance. Ils se rencontrent fréquemment à New York pour éditer ensemble, séquencer le livre et parler de l’exposition et des idées derrière les images.

Le séquençage thématique

Pour établir le séquençage, Halpern commence par regrouper les images par catégorie de sujet. Cinq thématiques l’ont principalement attiré.

Puis, il met ces grands ensembles les uns à la suite des autres en brouillant les points de croisement afin :

  • d’éviter un cloisonnement trop rigide.
  • de favoriser la circulation du regard.

Les cinq chapitres approximatifs sont les suivants : l’Histoire, le lieu, l’humain, l’animal et le vernaculaire.

Les traces de l’Histoire en Guadeloupe

La beauté magique du lieu

Les habitants de l’île

La violence animale

Le vernaculaire, la représentation d’objets du quotidien

Le séquençage gravitationnel

Outre l’organisation thématique, un autre découpage apparaît au fil des pages. Il se base sur l’orientation du regard du photographe.

Au début du livre, lorsqu’Halpern documente les traces de l’histoire dans l’archipel, les prises de vue sont souvent dirigées vers le haut.

Au milieu de l’ouvrage, le regard est absolument droit, à hauteur d’homme.

Et à la fin, dans les chapitres consacrés au vernaculaire, l’appareil est surtout orienté vers le sol.

Pour résumer : en contre-plongée, sur un plan horizontal, puis en plongée, le livre est volontairement organisé selon un mouvement de l’oeil qui va du haut vers le bas.

Ce qu’Halpern n’a pas retenu

Halpern ne retient pas dans son editing les images relatives à l’industrie du tourisme. Elles auraient mis en avant deux mondes polarisés : celui des touristes et celui des locaux. C’est une façon de voir l’île. Plus réductrice. Les individus photographiés seraient devenus les symboles de tel ou tel groupe, ce qui constitue selon lui, une injustice généralisée.

En d’autres termes, il n’a pas réussi à sortir de l’image clownesque du touriste en vacances que Martin Parr photographie depuis cinquante ans : mauvais genre, peau pâteuse, appareil photo autour du cou, anglais parlé avec la conviction que tout lui est permis.

Conclusion

Avec cet article, j’ai aussi voulu désacraliser ce que l’on nomme, souvent de manière abstraite, la vision d’un photographe.

Après tout, les grands photographes sont pleins de doutes comme nous. Ce qui est certain par contre, c’est qu’ils travaillent énormément, et qu’ils cherchent toujours à comprendre leur propre travail. Gregory Halpern est un bel exemple de la nouvelle génération.

Et si vous souhaitez vous procurer une de ces photos, il vous faudra débourser à peu près 3000€ aujourd’hui. C’est peut-être un meilleur investissement qu’une photo de William Eggleston, non ?

Livre conseillé

Let the sun beheaded be – Editions Aperture – 21,6 x 28 cm, 112 pages, textes à la fois en français et en anglais :

Si vous souhaitez acheter le livre, vous pouvez cliquer sur la couverture, c’est un lien affilié : ça ne vous coûte pas plus cher, Amazon gagne un peu moins et moi de quoi entretenir le blog.

Aller plus loin

❤️ Merci de m’avoir lu. Pour encourager ce genre d’article, vous pouvez le partager sur des groupes ou le commenter.

22 réponses sur « Gregory Halpern en Guadeloupe : son processus créatif en 7 photos »

Photographe ! Dans certains sondages, c’est le métier le plus désiré, le plus populaire. Mais beaucoup d’entre nous ne savent ce qu’il est vraiment. Ici il est possible de trouver des réponses.

Travail de fond, complet et intelligent. Je ne connais pas d’équivalent. Merci Antoine

Analyse très intéressante, et bien rédigée ! Clair et limpide, on se sent plus malin après qu’avant. Style très agréable à lire, sans se prendre la tête, et des propos qui permettent de progresser dans sa propre réflexion. Bravo à vous.

Je suis rentré dans l’article par curiosité .. et je n’en suis pas sorti, comme dans un voyage, une histoire, où on s’évade. Tout en étant dans son élément. On redécouvre, on apprend, on s’enrichit .. autrement. Merci

J’attends toujours avec impatience votre newsletter, j’aime beaucoup vos articles qui m’aident à comprendre les oeuvres des photographes et à réfléchir sur moi-même aussi!
Bonne année!

C’est exactement pareil pour moi.
M’intéresser au travail de ces photographes me permet de questionner ma propre photographie.
Et merci pour votre commentaire, Daniela.
Je vous présente également mes meilleurs vœux 🙂

Superbe article, qui aide a comprendre que comprendre la photographie c’est comprendre la photographie de nos contemporains et des maîtres du passé et qu’au final c’est comprendre sa propre photographie.

Totalement d’accord. Je suis toujours fasciné à quel point le travail des autres photographes – même ceux qui ont une pratique très différente de la mienne – fait toujours écho à ma propre photographie.

L’année commence bien ! Très bon article, agréable à lire et qui donne envie d’approfondir sur le travail d’Halpern, sur une autre vision d’une île “paradisiaque”.
J’ai découvert ton blog grâce à ta participation chez Thomas Hammoudi et ça fait plaisir de pouvoir diversifier ses sources d’articles de fond sur la photographie. Merci.

Salut Bruno,

Merci ! Je suis content que l’article t’ait plu. Oui, le livre Soleil Cou Coupé c’est la rencontre entre ce qu’est la Guadeloupe et les propres obsessions d’Halpern. Et encore merci à Thomas de m’avoir fait une petite place sur son blog 🙂

Merci Antoine de nous immiscer dans la réflexion de Gregory Halpern afin de comprendre son intention photographique et son passage à l’acte créatif. Très instructif

C’est ce que j’ai voulu transmettre. Je suis donc ravi que l’article t’ait intéressé 🙂

Magnifique article, comme d’habitude, complet, et très bien documenté.

Contrairement à la plupart des articles sur la photo que j’ai pu lire, le tien touche à l’émotionnel. Et c’est ce que j’apprécie particulièrement. Ca m’a donné envie de retourner aux Antilles et de lire Aimé Césaire.
Merci.

Et belle année 2021 à toi, riche de nouveaux articles tout aussi passionnants.

On peut dire que l’année 2021 commence bien pour moi, après ce commentaire ! 🙂

Merci beaucoup Francine, je suis ravi que l’article vous ait touchée. C’est un format un peu différent des autres, je ne savais pas comment il allait être perçu.

Je vous adresse mes meilleurs voeux pour cette nouvelle année.

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