Entrez dans la tête du photographe Didier Ben Loulou, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.
Temps de lecture : 24 min
En savoir plus sur le concept : C’est quoi l’entrevue Dans la tête des photographes ?
Les réponses sont rédigées par Didier Ben Loulou lui-même.
Qui est Didier Ben Loulou ?
Didier Ben Loulou est un photographe franco-israélien né à Paris en 1958. Il fait des études d’histoire de l’art avant de s’initier à la photographie.
Lauréat de la Villa Médicis hors les murs et bénéficiaire d’une bourse du Fiacre, il développe depuis plus de 40 ans une œuvre photographique singulière et inclassable, profondément ancrée dans l’espace méditerranéen.
Au cœur de sa démarche artistique, l’errance joue un rôle essentiel. À travers de multiples voyages, il sonde et cartographie un territoire sans fin, affranchi de toute notion de frontière. Son travail recompose ainsi une géographie intime, révélant un monde fragile et incertain, façonné par les traces, l’histoire, les signes et, par-dessus tout, l’Homme et sa mémoire.
Nourri par un dialogue permanent entre l’image, la philosophie, la littérature et la poésie, il est l’auteur d’une vingtaine de livres, publiés principalement aux Éditions de La Table Ronde (Paris) et aux Éditions Arnaud Bizalion (Marseille).
Il vit et travaille entre Paris et Jérusalem.
Ses principaux projets photo
Jaffa, la passe (1983-2003)
Commencé au tout début des années 1980, ce travail en couleur (plutôt rare à l’époque) est une recherche intime sur un territoire très circonscrit : le quartier d’Ajami, situé au bord de la mer non loin du vieux port de Jaffa.

À l’époque, c’était un lieu très déglingué, un faubourg abandonné qui témoigne du passage des populations et raconte l’histoire de ce pays, entre l’exil des uns et l’asile des autres.

C’est un îlot au sein d’un territoire très emblématique, vestige d’un Levant qui n’existe plus, marqué par les empreintes de l’architecture ottomane, des maisons aux façades abîmées qui s’écroulent, des strates du temps et des espaces délaissés.

Cette exploration saisit la dimension des traces, de l’oubli et d’une mémoire méditerranéenne à la fois solaire et tragique. C’est un projet qui se veut un témoignage historique fondamental autant qu’une création d’une extrême poésie. C’est ainsi que s’ouvre mon exploration d’un territoire doté d’une forte charge symbolique.

Le livre Jaffa, la passe a été publié en 2006 aux éditions Filigranes.
Jérusalem (1991-2009)

Composé de 124 photographies, le livre Jérusalem est le fruit de quinze années passées à travailler au cœur d’une cité millénaire, entre 1991 et 2006.
Réalisé au rythme des deux Intifadas, ce projet témoigne d’une période d’une extrême violence. Presque quotidiennement, j’ai arpenté la Vieille Ville, ses environs immédiats et ses lieux saints pour en capturer la mémoire vivante.
Ce livre se veut à la fois un hommage à l’humain et une exploration des strates de l’histoire. Il donne à voir les visages, les pierres et la pesanteur de cette époque, marquée par les ombres d’une violence sourde.


Partout, les murs et les graffitis s’entremêlaient comme une écriture illisible, donnant le sentiment que les pierres elles-mêmes cherchaient à consigner l’histoire. Plus qu’un simple recueil d’images, c’est un projet au long cours et un témoignage unique.
Véritable œil du cyclone où le temps semble suspendu, Jérusalem est un sanctuaire à ciel ouvert où la ferveur religieuse omniprésente, façonne le quotidien de ses habitants autant que son destin.

Le livre Jérusalem a été publié en 2009 aux éditions du Panama.
Athènes (2003-2009)
J’ai passé trois ans à Athènes, à m’imprégner de ses paradoxes et de sa complexité, précisément au moment où la crise économique a commencé à s’abattre et à ronger le quotidien.

Mon livre est né de cette urgence : une longue déambulation urbaine, une marche lente et obstinée à travers les rues d’une capitale en pleine mutation, bien loin de la Grèce idyllique de carte postale et bien plus proche, au contraire, des films de Theo Angelopoulos.
J’ai cherché à saisir les pulsations d’une société au bord du gouffre, en posant mon regard sur le port du Pirée où j’ai travaillé, à la rencontre de cette pauvreté partagée où se croisent et se mélangent les Grecs appauvris par la crise et les nombreux migrants, ces vendeurs à la sauvette dont les vies s’entrecroisent sur les quais pour façonner cette réalité en plein bouleversement.


Au-delà des pierres antiques et des façades balafrées, il fallait accepter en traversant Athènes, la réalité d’un séisme économique. Dans ce paysage transformé en miroir, chaque pas devenait une quête de sens, de dignité et de vérité face au chaos.

Et pour prolonger cette dérive, le livre accueille, intercalés sur de petits feuillets en édition bilingue grec-français, les poèmes de Yorgos Markopoulos.
Le livre Athènes a été publié en 2013 aux éditions de la Table Ronde.
Sud (1983-2020)
Cet ensemble forme le récit d’un périple intime et d’une errance autour de la Méditerranée où l’on court le risque permanent de confondre sa vie avec les paysages traversés.

Sans légende ni chronologie, sans date ni lieu fixe, ce livre au petit format se parcourt comme une dérive guidée par une boussole intérieure, une quête pour réenchanter l’existence grâce au voyage et à cet impossible ailleurs.


Marseille, Jaffa, Rhodes, Tanger, Athènes, Palerme ou Ajaccio se confondent dans un même mystère que seuls de rares indices, glissés ici ou là, permettent parfois de deviner. C’est une Méditerranée profondément subjective, née d’une longue errance secrètement nouée à ma propre mémoire.

Le livre Sud a été publié en 2018 aux éditions de la Table Ronde.
L’Alephbet (1995-2025)

Ce livre est né dans l’urgence qui a suivi les événements du 7 octobre 2023.
Bien qu’il soit le fruit d’un travail de longue haleine mené depuis de très nombreuses années sur la lettre hébraïque, cette date a provoqué une profonde remise en question, faisant naître le besoin impérieux d’écrire et d’associer à ces textes une mise en page photographique inspirée par ce tragique moment.

Ce travail explore de vieilles tombes ancestrales. La lettre carrée est traversée de noms et de mots, agissant comme un seuil à franchir. Ce qui m’intéresse profondément, c’est ce mystère qui relie la lettre à l’origine du monde selon la tradition juive : l’idée que tout procède d’elle et que le monde a été créé à partir des lettres, une vision d’une beauté poétique extrême qui résonne intensément avec mon propre rapport à l’écriture.
Ces photographies s’apparentent ainsi à des fragments d’éternité, porteurs de cette dimension hors du temps que je cherche à leur donner. Qu’elles aient pu être regardées il y a des siècles ou qu’elles le soient encore dans trois cents ans, elles portent en elles la permanence d’un savoir traversant les âges.

Ce projet éditorial singulier est né de la solitude de l’après 7 octobre, mu par la volonté farouche de renouer avec la pérennité d’un héritage immémorial.

Le livre L’Alephbet a été publié en 2025 aux éditions Arnaud Bizalion.
Partie I : Zoom sur un projet photo de Didier Ben Loulou
Parle-moi d’un de tes projets
À y regarder de près, le parcours de ces décennies dessine une véritable œuvre de recherche autour de la Méditerranée où les frontières et les chronologies humaines sont abolies.
Il ne s’agit pas d’un simple inventaire géographique, mais d’une longue dérive vécue, volontairement poétique, une errance photographique au long cours où le paysage devient plus qu’un état d’âme.
Au fil du temps s’est tissé un dialogue intime à travers les villes où j’ai vécu ou séjourné, qui finissent par composer les fragments d’un récit où je raconte de l’intérieur mes errances. S’y croisent la solitude du marcheur, la magie des rencontres fortuites, des cités chargées d’histoire, des silences, des ruines, des ports, mais aussi les cicatrices de la guerre, le poids du tragique et des fractures humaines.
Leurs textures et leurs blessures fusionnent avec mon propre itinéraire pour former l’inventaire d’un territoire tout à la fois vibrant et mélancolique, ancré dans l’expérience personnelle, une traversée intime de ce monde méditerranéen dont l’aboutissement naturel serait de compiler ces décennies d’images pour les porter vers un projet total, une œuvre maîtresse, un livre, venant couronner près de cinquante ans de photographie.
Raconte-moi une photo
Le projet sur Jérusalem s’est forgé au cœur des deux Intifadas. Chaque matin, très tôt, dans le dédale des ruelles tortueuses, les tags recouvraient les murs comme les cicatrices d’un combat permanent, témoins de la violence et des morts qui marquaient ces temps d’affrontement.
En descendant une ruelle menant à deux pas du Mur des Lamentations et de l’esplanade des Mosquées, j’ai surpris une scène hors du temps : dans une cour, à l’abri du chaos et du feu, une enfant, était livrée au doux mouvement d’une balançoire.

Semblant ignorer la fureur du monde qui l’entourait et qui l’attendait dès le seuil franchi, elle offrait le visage d’une paix insolente. Elle m’apparut alors comme un ange perdu, un être déchu tombé du ciel au milieu de cette ville incandescente, semblable à un volcan aux éruptions imprévisibles.
Cette image compte immensément pour moi. C’est la quintessence de l’enfance : cette grâce fragile, tiraillée et piégée par la violence aveugle des hommes, tout en ignorant la tempête qui gronde juste à côté d’elle.
Cette photo a été prise au cours des années 90, toujours avec mon même appareil, un Hasselblad, un moyen format, toujours avec des films inversibles. Elle existe aujourd’hui sous forme de tirage, fruit d’un parcours et d’une fidélité qui définissent une part essentielle de mon travail photographique.
Depuis 1979, je confie la réalisation de mes tirages à l’atelier Fresson. Plus qu’un simple espace de travail, c’est une histoire de famille et un procédé unique au monde qui s’est transmis à travers plus d’un siècle. J’ai eu le privilège de connaître le grand-père, puis le père, Michel Fresson, et de travailler aujourd’hui avec Jean-François. Cette longévité rare traduit bien plus qu’une simple collaboration professionnelle : c’est une véritable conjugaison entre une vision et un procédé.
De cette union intime entre la rigueur du 6×6 argentique et le grain incomparable de cette technique artisanale naît une œuvre partagée. Façonnée par la main de l’artisan et le regard du photographe, elle compte aujourd’hui un peu plus d’un millier de tirages réalisés ensemble.
Partie II : Les goûts et les inspirations de Didier Ben Loulou
Un album que tu as beaucoup écouté
Je n’ai pas de chapelle. Du jazz au rock, en passant par le classique et la variété, j’écoute tout ce qui résonne en moi au moment présent.
Mon unique guide, c’est l’émotion pure, loin des étiquettes et des dogmes. J’ai d’ailleurs une tendresse particulière pour l’album Histoire de Melody Nelson (1971) de Serge Gainsbourg, qui a été la bande-son marquante de mon adolescence.
Un roman qui a éveillé quelque chose en toi
S’il est un livre qui a réellement compté pour moi, c’est bien plus qu’un simple roman : c’est une cathédrale, une fresque monumentale qui se dresse au sommet de la littérature mondiale aux côtés d’Homère.
J’ai découvert À la recherche du temps perdu (1913) de Marcel Proust à l’âge de 15 ans, un peu par hasard, en fouillant dans la bibliothèque d’une tante qui en possédait les volumes. Dès les premières pages, j’ai été saisi par une voix qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, d’une fluidité et d’une ampleur qui m’ont tout de suite hypnotisé.
Si la vie m’a conduit à lire beaucoup, je n’ai jamais abandonné La
Recherche, un compagnon de route vers lequel je reviens sans cesse à des âges très différents de mon existence.
Pour moi, Proust représente un monde infini où tout est réuni : la beauté formelle et la sinuosité d’un style inimitable, mais aussi une radiographie lucide où rien n’est épargné des travers de la société, des mécanismes complexes de l’amour et de la vanité, le tout traversé par cette méditation bouleversante sur le rapport au temps.
Finalement, à travers ses fulgurances, Marcel Proust demeure l’écrivain qui compte le plus pour moi.
Un film dont tu te sens proche
Ce serait l’œuvre entière d’Andreï Tarkovski, car c’est un cinéaste qui compte infiniment pour moi. Je crois que tous ses films m’ont marqué et je les vois comme des espèces d’icônes d’une immense spiritualité.
Ce qui m’intéresse profondément chez lui, c’est son rapport au divin, à la croyance et au spirituel. Il n’y a pas un film en particulier qui m’émeut de façon isolée : c’est l’ensemble de son œuvre qui, dans toute l’histoire du cinéma, me touche comme rien d’autre.
À travers ses dimensions oniriques, son exploration de l’invisible et son sens aigu de l’au-delà, ses films résonnent en moi comme de véritables expériences mystiques qui me bouleversent à chaque séance.
Où trouves-tu l’inspiration ?
Dans la solitude, le silence et la lecture.
Les photographes qui t’inspirent
Dès mes débuts et mes premières années d’études, mon regard s’est irrésistiblement tourné vers les origines du médium, vers ces « primitifs » de la photographie qui, au XIXe siècle, ont inventé une manière de voir le monde.
Ce qui m’anime, c’est cette première grande époque de l’exploration et de l’expérimentation, qu’il s’agisse de Talbot, des daguerréotypes rapportés d’Orient par Joseph-Girault de Prangey, des compositions solaires à la texture unique des papiers salés d’Auguste Salzmann réalisés à Jérusalem en 1854, des visions un peu plus tardives de Julia Margaret Cameron, des paysages abstraits et poétiques du Nil immortalisés par John Beasley Greene.

Ou encore de la puissance psychologique et de la modernité foudroyante des portraits de Nadar.

Au-delà de l’archéologie des procédés – du calotype au cyanotype (voir le travail d’Anna Atkins) -, c’est l’essence même de l’image qui me captive. Ces pionniers ne se contentaient pas de documenter ; ils ont fixé une vision hors du temps, presque intemporelle, où le grain semble dilaté par la force du regard.
C’est cette vibration singulière, à la croisée du voyage, du mystère chimique et de la contemplation, qui continue de nourrir ma passion intacte pour les tout débuts de la photographie.
Un livre photo sur lequel tu reviens souvent
S’il ne fallait garder qu’un seul ouvrage, ce serait sans hésiter la monographie de Diane Arbus publiée en 1972 chez Aperture.
Bien au-delà de simples portraits, ce livre représente pour moi un véritable monument de l’histoire de la photographie, surpassant à mes yeux – quitte à faire grincer quelques dents – des œuvres majeures comme Les Américains de Robert Frank ou le New York 1954-55 de William Klein.
Ce qui me bouleverse profondément dans ce travail, c’est ce rapport direct et essentiel à l’Autre. Arbus dépeint une vision tragique de l’humain, mais avec un regard qui n’est jamais voyeuriste ou malsain.

C’est une « illustration » saisissante de la pensée d’Emmanuel Lévinas, où le visage de l’Autre nous assigne à une responsabilité infinie et nous confronte à sa vulnérabilité nue.
À travers cette dimension d’étrangeté, elle capture une humanité perdue et en détresse où chacun semble être un exilé, un forcené, une âme égarée. C’est précisément cette intensité-là qui résonne en moi de manière si profonde et irremplaçable.
➝ Parcourir la monographie de Diane Arbus en vidéo.
Partie III : Le processus créatif de Didier Ben Loulou
Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?
Je ne travaille jamais à partir d’un concept. Je crois que je me laisse simplement porter par les choses de la vie, par les rencontres, les voyages et les lieux où je vis, sans jamais rien préétablir, ou alors de façon très abstraite, presque imperceptible.
C’est une écoute du monde et du réel qui façonne mon parcours au jour le jour, une sédimentation de paysages, de lumières et de hasards plutôt qu’un échafaudage conceptuel, discrètement accompagnée par les livres, l’écriture et le fil souterrain de la poésie qui jalonnent mon chemin sans pour autant le dicter.
Et puis, au fil des années, il y a la Méditerranée, non pas comme un simple décor, mais dans toute sa dimension tragique, traversée par la violence, la guerre et les conflits qui font écho au chaos du monde et s’imposent, malgré moi, au cœur de mon travail comme une urgence indépassable.
Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?
Je crois que les choses s’entremêlent. Bien que l’objet photographique soit intrinsèquement lié au réel, j’essaie toujours de me départir d’une réalité trop imposante pour faire un pas de côté, me placer à la marge et laisser la chose vibrer autrement, loin du simple documentaire ou du reportage événementiel.
Ce qui compte avant tout, c’est l’être derrière l’appareil, cette âme – si l’on peut employer ce mot, – c’est le fait d’être profondément touché par ce que l’on photographie, en osmose totale avec son projet.
Cela dépasse le simple commentaire social : il s’agit d’être connecté au plus profond de soi pour refuser la monstration pure et simple. Je ne conçois pas une photographie qui se contenterait d’être un constat, un simple témoignage ou un outil de dénonciation.
J’ai besoin que chaque image traverse mon intériorité, ce que Georges Bataille appelait « l’expérience intérieure ». Sans ce mouvement et cette vibration du dedans, un projet perd son sens ; il faut cette nécessité intime pour que l’acte de photographier devienne une évidence.
Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?
Aujourd’hui, tout le monde est devenu photographe. Chacun a son téléphone en poche et s’improvise reporter : chroniqueur de son propre quotidien, témoin de sa vie ou des soubresauts imprévus de la rue. Rien n’est plus comparable à mes débuts, à la fin des années 1970, époque où se promener avec un appareil photo était chose rare.
Désormais, face à cette déferlante d’images permanente et à ce flux constant que nous subissons, il est devenu extrêmement difficile de trouver un territoire, un espace singulier qui permette aux photographes de se démarquer totalement.
Dans cet état de la photographie et ce qu’elle a engendré, notre regard s’est essoufflé au point de ne plus pouvoir s’attarder plus de quelques secondes devant une image, perdant ainsi cette capacité à la méditation et à la contemplation – ce temps suspendu qu’on pouvait, ou qu’on pourrait encore, éprouver devant un tableau de Claude Lorrain ou de Morandi.
C’est pourquoi mener un projet d’une grande profondeur et sur un temps long est aujourd’hui la seule voie qui me paraisse viable.
Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?
Le rapport que j’entretiens avec la beauté est complexe. Je crois qu’elle ne suffit pas à elle-même : elle doit habiter l’œuvre de l’intérieur, car dans la beauté, il y a toujours une forme d’intelligence, un équilibre et une harmonie vers lesquels nous tendons.
Mais pour moi, en tant que photographe, la beauté ne peut se suffire à elle-même ni s’isoler dans sa propre perfection. Elle a impérativement besoin d’être frottée au réel, d’accueillir ce qui vient la perturber, ou la fracturer pour empêcher l’image de basculer dans le lénifiant.
À cela s’ajoute la pertinence d’un discours, la force d’une vision très personnelle et d’un propos affirmé, c’est ce que devrait tenter de porter tout photographe.
As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?
Avoir un style, c’est avant tout imposer une signature, une empreinte visuelle qui permet de reconnaître une œuvre au premier coup d’œil.
Dès mes débuts en 1979, et de manière presque instinctive, mon travail s’est structuré autour de choix techniques constants : l’utilisation du procédé Fresson, le moyen format et un format d’image homothétique. Ces choix fondateurs ont naturellement forgé l’écriture reconnaissable qui caractérise mon parcours depuis tant d’années.
Bien que mes séries explorent des univers très variés – du travail sur les lettres hébraïques à celui sur la Méditerranée -, elles relèvent de quêtes intellectuelles et conceptuelles différentes. Pourtant, une même approche persiste : une manière particulière de fragmenter le réel et une façon propre de suggérer, d’amener et de révéler les sujets. Cette cohérence intime, je crois qu’elle est l’un des enjeux majeurs de la photographie d’aujourd’hui où je constate souvent une forme de consanguinité visuelle.
En effet, beaucoup de projets se ressemblent sur un plan formel et il devient difficile de distinguer les auteurs, au point d’avoir parfois l’impression qu’une multitude de projets différents ont été signés par un seul et même photographe.
Pour terminer, je pense que la profondeur d’un travail se mesure surtout à celle du propos. Ce n’est pas tant la qualité visuelle qui importe que ce que l’image parvient à dévoiler et à questionner. Autrement dit, ce qui m’intéresse face à une œuvre, c’est ce qu’elle vient éveiller en moi, et ce que ce regard-là a d’irremplaçable.
Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?
Il y a en moi une dualité de photographe : d’un côté, cet instinct viscéral – je n’ai pas peur de la rue, je ne redoute pas de me coltiner au réel, de traîner mes guêtres partout, même là où il y a du danger – et de l’autre, un besoin irrépressible d’acuité et de densité pour nourrir mon travail.
Car l’instinct ne suffit pas, et avoir un « bon œil » non plus ; pour qu’une image ait de la consistance et que le sujet devienne solide, il faut aller creuser plus loin, l’alimenter par un savoir, une culture.
C’est ainsi que je l’envisage : pour que mon travail existe vraiment, j’ai impérativement besoin de ces outils de pensée. C’est particulièrement vrai pour la longue recherche que je mène sur la lettre hébraïque, où il y a énormément de références en creux issues de la tradition juive – de lecture, d’exégèse – qui nourrissent abondamment l’ensemble.
Mais en même temps, il y a chez moi une volonté constante d’atteindre l’universel : offrir à quiconque regarde mes images un espace où se projeter, y trouver une vérité partagée ou une lecture singulière du monde.
Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?
Mener une recherche artistique, c’est bien plus qu’un travail, c’est une façon d’être au monde. Ça demande des efforts et des sacrifices, mais la satisfaction qu’on en retire est immense.
Le spectre artistique m’apparaît vaste, même si les extrêmes m’intéressent peu : le document brut ne m’attire pas plus que la poésie totalement abstraite, tant toute forme de radicalité dans l’art me paraît souvent vaine.
Ma recherche se situe précisément dans cet équilibre où l’instinct est constamment nourri et guidé par la réflexion. C’est toute la complexité de cette ligne de partage, ouverte à des interprétations plurielles : accepter de se tenir à la surface des choses pour mieux y creuser des failles, explorer des strates invisibles et laisser émerger une sédimentation de sens et une dimension d’infinitude.
C’est de cette épaisseur que naît la vraie portée de la création, capable de se révéler au-delà de ses simples apparences.
En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?
L’art véritable trouve sa force dans le secret, la lenteur et l’isolement, loin de l’agitation de l’époque. En s’accordant le temps du recul et de la concentration, le créateur s’ouvre au monde tout en se protégeant du vacarme extérieur.
C’est particulièrement vrai pour un travail si exigeant comme celui de l’Alephbet, qui demande une justesse et une pudeur absolues, s’apparentant au domaine du sacré.
Pour autant, trouver sa voie est un chemin ardu, jalonné d’embûches et de tentations, où il est très difficile de garder le cap et de tenir la barre pour poursuivre l’essentiel, quels que soient les déboires et les regards extérieurs. En ce sens, l’art authentique porte une dimension presque spirituelle : il s’agit moins de s’exposer que de s’effacer dans une stricte réserve devant quelque chose qui nous dépasse.
Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloqué sur le plan créatif ?
Aujourd’hui, il peut m’arriver de laisser mon appareil photo de côté pendant des semaines. Cela ne veut pas dire pour autant que je ne travaille pas. Au contraire, je suis en perpétuelle activité : mes projets m’occupent l’esprit sans relâche. Je suis rarement bloqué, mais j’ai un impératif besoin de ces temps de jachère, de ces moments où je ne fais rien en apparence, pour que les idées infusent, se décantent et que la création devienne évidente.
Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?
Un projet photo est véritablement achevé lorsque je commence à me répéter, à m’épuiser à ressasser les mêmes images et à tourner en rond dans ce que j’ai déjà raconté.
Ce moment marque la fin naturelle d’un cycle : mon intuition initiale a livré tout ce qu’elle avait à dire, le territoire a été exploré, et chaque nouvelle prise de vue n’est plus qu’une redite.
C’est le signal qu’il me faut franchir un cap pour aller vers autre chose, en acceptant de mettre un point final à cette période et d’accueillir un moment de pause salutaire, pour m’ouvrir à d’autres horizons, d’autres aventures et d’autres rencontres.
Pour aller plus loin
Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Didier Ben Loulou et son travail.
- Podcast : Le monde selon Didier Ben Lou (2022, 32 min)
Dans cet épisode de Talmudiques sur France Culture, Marc-Alain Ouaknin reçoit Didier Ben Loulou pour évoquer son rapport à l’image, à l’errance, à Jérusalem et à la mémoire. Un entretien sensible pour mieux comprendre la dimension spirituelle, littéraire et méditerranéenne de son travail photographique.
- Reportage vidéo : Didier Ben Loulou : « Des côtes de Gaza au Liban, ‘Seaside’ nous place en retrait de la violence. » (2025, 7 min)
Dans cette chronique de France 24, Axel Simon présente Seaside, le livre que Didier Ben Loulou consacre au littoral israélien, de Gaza au Liban. Le photographe y revient sur son rapport à la Méditerranée, aux traces des civilisations disparues, à la couleur et à la photographie comme forme d’écriture poétique.
- Visiter le site de Didier Ben Loulou.
- Suivre l’instagram de Didier Ben Loulou en cliquant sur son portrait réalisé par Samuel Saada.
Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. N’hésitez pas à partager l’article pour lui donner un coup de pouce et ainsi faire connaître le travail de Didier Ben Loulou (et le mien). Vous pouvez aussi me laisser un petit mot en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.
Poursuivez la lecture avec une autre entrevue : Dans la tête de Gaël Bonnefon
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