Catégories
Photographie narrative

Dans la tête d’Elie Monferier

Entrez dans la tête du photographe Elie Monferier, au plus près de son travail, de ses goûts, de ses influences et de son processus créatif.

Temps de lecture : 19 min

Sommaire

Qui est Elie Monferier ?

Elie Monferier est un photographe français né en 1988 à Bordeaux. Il a un master en lettres modernes obtenu à l’Université Bordeaux Montaigne. Il vit actuellement à Bordeaux.

Ses principaux projets

Sang Noir (2019)

Sang Noir fait vivre l’expérience de la chasse, de manière immersive et viscérale.

On découvre une forêt landaise transformée en un lieu inquiétant.

Elie Monferier - Sang Noir - Une sombre montagne
Elie Monferier – Sang Noir

Le projet s’articule en 3 chapitres correspondant aux rituels d’une journée de chasse.

Au petit matin, on émerge dans le chenil au milieu des chiens surexcités.

Elie Monferier - Sang Noir - Une meute de chiens
Elie Monferier – Sang Noir

On poursuit avec l’ivresse de la traque, celle des chasseurs.

Elie Monferier - Sang Noir - Un chasseur avec son fusil
Elie Monferier – Sang Noir

Et celle des chiens.

Elie Monferier - Sang Noir - Deux chiens qui courent
Elie Monferier – Sang Noir

Sang Noir explore le geste de la prédation de manière sensorielle.

La journée se termine par le banquet final, dans une sorte de scène païenne.

Photographiés au plus près, les hommes ne sont que des bouches, des dents, des monceaux de chair, et se confondent avec la nourriture qu’ils dévorent.

Elie Monferier utilise la chasse comme une métaphore du retour à l’état sauvage où l’homme veut domestiquer la nature en affrontant ses instincts les plus primaires.

Le projet aboutit en 2019 au livre Sang Noir1, fait à la main, auto-édité et publié en 70 exemplaires.

Sacre (2022)

Elie Monferier poursuit son étude de l’humanité dans Sacre.

Cette fois, l’humain prend conscience de sa finitude face à la nature, majestueuse et immuable.

Elie Monferier - Sacre - Des insectes dans un ciel noir
Elie Monferier – Sacre

Dans Sacre, Elie Monferier dévoile un monde dominé par la solitude des humains et le dépouillement des éléments naturels, d’où surgit une énergie vitale.

Sacre révèle des êtres vulnérables face à la maladie et la mort.

Le projet aboutit au livre Sacre2, fait à la main, auto-édité et publié en 2022 en 122 exemplaires.

May You Stay (2022)

May You Stay capture la jeunesse et ses excès. La ville, la nuit, le temps suspendu, lorsque demain ne compte pas vraiment.

Elie Monferier - May You Stay - Des immeubles en contre plongée
Elie Monferier – May You Stay

Or, demain est déjà là, l’esprit épuisé, le corps usé, face à la décrépitude.

Elie Monferier altère chimiquement ses images pour matérialiser l’irrémédiable. L’image est gondolée, craquelée, abîmée, la jeunesse s’entoure de flou, de vertige et d’instabilité.

May You Stay appartient à la tradition artistique des Vanités, reliant nos vies terrestres trépidantes à notre fin inévitable.

Elie Monferier - May You Stay - Un portrait de jeune femme
Elie Monferier – May You Stay

Il nous incite à réfléchir à notre rapport à la jeunesse et au temps qui passe.

Le projet aboutit au livre May You Stay3, publié en 150 exemplaires aux Éditions Bessard (Paris, France).

L’entrevue commence.

Pour en savoir plus sur le concept de l’entrevue : C’est quoi l’entrevueDans la tête” ?

Remarque : Aujourd’hui, l’exercice diffère légèrement. Le texte étant un aspect essentiel de la création d’Élie Monferier, le photographe m’a proposé de répondre non pas à l’oral, mais par écrit.

Ma partie apparaît en italique.

Partie I : Zoom sur un projet photo d’Elie Monferier

Parle-moi d’un de tes projets

On m’a invité l’année dernière en résidence de création en Ariège dans la vallée du Couserans. C’est un pays à flanc de montagne, entouré de forêts.

Elie Monferier - Journal des mines - Montagne
Elie Monferier – Journal des Mines

En préparant la résidence, j’ai découvert que se dressait là-bas la mine la plus haute d’Europe, la mine du Mail de Bulard, suspendue à 2700 mètres d’altitude. Un site en activité une petite vingtaine d’années au début du 20ème, condamné finalement pour la dangerosité des conditions de travail et le nombre d’ouvriers disparus, retrouvés brisés mille mètres plus bas.

Il y avait là toutes les conditions d’un motif vertigineux, quasi mythologique : d’un côté l’héroïsme le plus humble face à la mort, de l’autre, un lieu sacrificiel et sacré par essence, le sommet d’une montagne.

Mais un sommet insulté et brutalement ouvert, traversé de part en part de tunnels et d’hommes en sueur. De l’industrie profanant de l’originel.

Malheureusement, la résidence commençait fin novembre et les guides de haute montagne que j’avais approchés pour préparer la visite de la mine m’avaient mis en garde : tout dépend ici des conditions météorologiques.

Premier échec ; il avait neigé toute la semaine avant mon arrivée. Au-dessus des 1600 mètres, on ne pouvait plus rien voir. De la neige à perte de vue. C’était sans doute prémonitoire.

Il faut savoir que depuis l’antiquité romaine jusqu’à la fin des années 1980, l’Ariège a été un haut lieu d’extraction minière. De nombreux filons sillonnent le territoire : argent, plomb, zinc, phosphate, fer, tungstène.

Alors j’ai décidé de me rendre sur d’autres sites et de photographier les mines que l’on trouve plus bas dans la vallée.

Je demandais aux anciens des villages ; je cherchais sur internet des informations laissées par des spéléologues amateurs.

Tous les jours, après des heures de route et de marche dans la montagne, je me rendais sur un nouveau site. Mais il n’y avait plus rien. Il n’y avait plus que du silence et du vide, des éboulis rocheux, de la forêt qui recouvre toute chose. Les mines devenues orphelines avaient été condamnées à la dynamite.

Tout avait disparu. Pendant deux semaines, ça n’a été qu’une succession, jour après jour, d’étapes infranchissables et de rencontres avec l’absence. Au final, je n’ai photographié que des paysages vides.

Peu à peu le projet s’est transformé. Il ne s’agissait plus seulement d’un documentaire sur une activité humaine circonstanciée à un territoire, ça devenait une réflexion critique sur ce qu’implique la création d’un paysage.

Avec cette question centrale : comment une mémoire industrielle qui tombe progressivement dans l’oubli continue de déterminer ce que l’on peut voir ou ce que l’on ne peut pas voir ? Comment ce qui disparaît dialogue avec le visible ?

Raconte-moi une photo de ce projet

Elie Monferier – Journal des mines

Les seules vestiges d’exploitation minière encore visibles sont au niveau du village d’Eylie, un départ de GR qui mène au pic du Mail de Bulard. Ce sont de grands bâtiments de briques et d’acier, à l’abandon. Pour y accéder il suffit de prendre la route départementale et d’aller jusqu’au bout, là où tout s’arrête. Au-delà, il y a d’anciens sentiers de contrebandier que l’on peut suivre pour passer en Espagne.

Quand je suis arrivé, il pleuvait. C’était trempé de brouillard. J’ai fait le tour des bâtiments. Il n’y avait rien. J’ai pris un peu de hauteur et je suis resté un long moment, sous la pluie, à regarder les mouvements de la brume qui s’accrochait à la montagne. On se serait cru ailleurs. J’ai fait quelques photos. Sur la route du retour, il y avait cette lumière si triste et particulière que l’on ne trouve que dans les Pyrénées et qui rend tout désolant et beau en même temps.

Le projet aboutit à un livre, fait à la main, auto-édité et publié en décembre 2023 en 50 précieux exemplaires. J’ai eu la chance de le voir avant sa sortie officielle. Il est dingue. Avec une plaque de cuivre comme couverture, l’objet est plus proche de l’œuvre d’art que du bouquin.

Jetez un coup d’oeil :

Les amateurs peuvent se procurer le “Journal des Mines” directement sur le site d’Elie.

Partie II : Les goûts et les inspirations d’Elie Monferier

Un album que tu as beaucoup écouté

L’album Wish you were here (1975) des Pink Floyd, à chaque écoute, je voyage quelque part entre le blues et l’extase New Age.

Écouter l’album sur Spotify ou sur Deezer.

Un roman qui a éveillé quelque chose en toi

J’aime les auteurs qui entrent en lutte avec la langue, qui se retournent contre elle, qui la sapent de l’intérieur, qui nous font trébucher avec eux contre ce qu’elle impose, édicte, érige moralement et socialement. C’est toujours un acte de résistance. Il y a Joyce, Faulkner, Flaubert, Céline. Une même rage tournée contre la langue, une exaltation du tâtonnement et de l’essoufflement, une attaque massive portée contre toute clarté, tout ordre du monde.

Un roman en particulier, Moby Dick (1851) de Herman Melville.

L’orgueil de l’homme poussé à un paroxysme de fureur et de désordre. Mais traité avec recul et cynisme à l’endroit du romantisme européen, de cette figure du grand homme dressé face au sens de l’Histoire, accablé et héroïque. À chaque page, on y entend le grand éclat de rire glacial de celui qui assiste à son propre désastre.

Lire Moby Dick de Melville.

Un film dont tu te sens proche

Pour son architecture labyrinthique et sa critique féroce de l’influence culturelle hollywoodienne, Mulholland Drive (2001) de David Lynch.

On y est d’abord dérouté : la valeur des signes est systématiquement redistribuée, modifiée, mélangée.

Un graffiti, une clé, une coiffure, un son, le plus insignifiant élément prend une importance nouvelle et indéchiffrable. Tout converge vers une expérience cinématographique qui met à mal la lisibilité même du modèle américain, la réussite individuelle et le glamour. David Lynch appelle l’effondrement d’un système.

Voir Mulholland Drive sur Allociné.

Où trouves-tu l’inspiration ?

Les idées n’appartiennent à personne. Elles circulent. Elles jaillissent spontanément en plusieurs endroits à la fois. J’aime cette métaphore de Jack Spicer, un poète américain du siècle dernier, qui disait que l’auteur est un poste radio. L’inspiration, c’est se mettre en position de capter ce vaste mouvement extérieur et de le retransmettre. Être en même temps réceptacle et émetteur du monde.

Les photographes qui t’inspirent

La grande œuvre est toujours du côté de l’innommable. Elle résiste à toute approche critique. On y touche à la fois à l’essentiel et au plus concret dans un même mouvement d’émotions brutes et de sensations qui la situe quelque part en amont du langage.

L’idéal serait de rester dans cet état là, à demeurer ébloui, immobile, ému. La tentation, c’est de vouloir à tout prix lever le voile et comprendre comment fonctionne la machine là-dessous qui produit tant d’énergie – et dans ce cas, les seuls outils pour démonter tout ça, c’est l’étude acharnée, par tous les moyens, des structures propres aux images.

Pour moi, l’un de ces auteurs a été Jacob Aue Sobol.

Jacob Aue Sobol

Je découvre très tôt son travail alors que je commence à peine à manipuler un boîtier.

À travers sa photographie, je regarde des auteurs immenses que je ne connais pas encore à ce moment : William Klein, Daidō Moriyama, Anders Petersen. Tous ont en commun l’expression d’une instabilité du monde, une inquiétude existentielle, et ça passe par la nervosité du cadrage, la manière de contenir les corps et de jouer avec le hors champs. C’est brutal et immédiat.

William Klein

Daidō Moriyama

Anders Petersen

Un livre photo sur lequel tu reviens souvent

Makulatur (2011) de Paulo Nozolino, inépuisable.

Paulo Nazolino - Makulatur - 2011 - Trou dans un mur de briques
Paulo Nazolino – Makulatur

De la poésie sur le fil et sans détour. On peut y revenir sans cesse. La plus forte séquence d’images que j’ai jamais vue dans un livre de photographie.

Seulement douze images et l’on se retrouve violemment à la jonction de la sensation la plus intime et d’un symbolisme universel – parce que sans réponse. Une seule phrase pour introduire le livre : « Ma mère est morte un an, un mois et un jour après mon père ».

Tout le reste est renvoyé au silence des absents, au vide béant qu’ils laissent et que l’on cherche à remplir de corps, de formes, de déchirures. Éros et Thanatos. C’est simultanément la naissance du monde et sa disparition. Il y aurait tant à dire. Tout fonctionne. Tout y est effet de réel et étranglement du langage photographique en même temps.

Voir toute la séquence de Makulatur en vidéo.

Partie III : Le processus créatif d’Elie Monferier

Qu’est-ce qui vient en premier chez toi : l’idée d’un projet ou bien des photos individuelles qui suggèrent un concept ?

Il y a d’abord un désir. J’ai une image en tête, je pressens la possibilité d’une histoire. Je vois mentalement et photographiquement ce que cela pourrait devenir. Tout le reste n’est que la tentative formelle de retrouver cette image.

Personnellement, c’est toujours un échec. Alors je compose avec cette imperfection, avec ce que cette impossibilité me renvoie. Et à partir de là commence une nouvelle phase du processus – la création d’un récit.

Une exposition ou un livre n’est pas un aboutissement. C’est le moment où l’on rend les armes face à toutes les possibilités que l’on envisageait. En particulier pour un livre. C’est toujours la mise en scène d’une capitulation face à l’image.

Quels éléments clés doivent être présents lorsque tu crées un projet photo ?

Il y a une situation que je rencontre, un état du monde qui me saisit par sa violence. J’éprouve un doute vertigineux. À ce moment, je sais seulement que je ressens la nécessité d’être là, de comprendre, d’éprouver, de voir.

Tous mes sujets sont traversés par les mêmes obsessions – même si les raisons qui me font commencer un sujet me restent longtemps obscures : la démesure, l’exaltation, le sacré, toutes ces choses anciennes que la société moderne voudrait évacuer et qui se tiennent du côté du drame, de la gloire ou du mystère de la condition humaine.

Comment considères-tu la création d’un projet qui fait sens par rapport à la réalisation d’une grande photo individuelle ?

La grande photo individuelle m’intéresse de moins en moins. Je préfère les notions de séquence, de perception, de rythme, avec lesquelles on construit une direction artistique. Je pense d’ailleurs que c’est une évolution toute naturelle de la photographie.

Est-ce qu’être photographe, ce n’est réaliser que de grandes photos ? Je ne pense plus que ce soit le cas. Le photographe a aujourd’hui une préoccupation plus exigeante : il réfléchit à ce que devient l’image, à ce que cela signifie de la montrer et à comment la montrer. Il s’inscrit dans un champ éthique et critique.

Quelle relation entretiens-tu avec le concept de beauté en photographie ?

Depuis Une charogne (1861) de Baudelaire, ça n’a pas beaucoup changé.

La beauté se tient toujours du côté de la morale et de la norme bourgeoise. Elle impose un ordre du monde d’une inouïe violence. Au même titre que le confort, c’est un outil de domination. À la différence que le confort est jouissance immédiate et que la beauté est imprenable, publicitaire et spectaculaire.

Mais il y a une beauté qui me transporte et qui doit être proche de ce que je me figure comme relevant du mystère. Une sensation de la beauté. Quelque chose de viscéral et de sublime en même temps ; une expérience qui renverse le regard et qui touche à l’être. C’est sans doute la même émotion qui court depuis des siècles et qui fait toujours que l’homme s’émeut. Face à violence, face à la puissance de la nature, face à la grâce. Et c’est ce que je cherche en photographie.

As-tu ce que l’on appelle un « style photographique » ?

Au moment de la construction d’un récit, la question de l’immersion est au centre de mes préoccupations. C’est peut-être là que se définit le mieux mon style photographique.

Car si je renouvelle sans cesse ma propre forme, ce qui ne varie pas, c’est l’obsession que j’ai de mettre le regard et le corps du spectateur en mouvement. Ce qui m’importe quand je réalise un projet, c’est de trouver la forme visuelle – que ce soit la distance au sujet, le cadrage, la colorimétrie, l’editing – qui soit la plus juste, la plus évidente, la plus essentielle pour trébucher sur le réel et emporter le spectateur avec moi.

Pour Sang Noir par exemple, les noirs et blancs charbonneux, les flous, les coups de flash comme de coups de feu, tout concourt à susciter une expérience du vertige, de la vitesse, de l’adrénaline éprouvés lors de la traque et à renvoyer le spectateur à sa propre violence.

Sacre fonctionne différemment. On avance du côté du symbolique. Des figures hiératiques, figées dans leur action, violemment arrachées de leur contexte, dialoguent avec des paysages immuables. Le quotidien de la vie rurale devient un lieu fantasmagorique où demeureraient les ombres de nos peurs les plus archaïques ou les plus archétypales.

Il ne s’agit plus du tout du réel. On plonge dans un rêve, et comme dans un rêve, on ne peut pas saisir toute la scène du regard. Le format du livre, très grand, va dans ce sens. On ne peut physiquement pas, à distance de bras, voir toute l’image. Sans cesse quelque chose se dérobe.

Le Journal Des Mines c’est encore autre chose. Le livre vient de paraître à l’occasion de Paris Photo. Tout y est caché. Tout renvoie à l’expérience même que j’ai pu vivre en partant à la recherche d’un passé qui n’est plus.

Comment définirais-tu ton approche sur un continuum qui irait de complètement intuitif à intellectuellement formulé ?

C’est un va-et-vient permanent. La photographie vient du ventre, de ce qu’il y a de plus libidinal et de plus pulsionnel ; pour autant on ne peut pas en rester là : les images issues de cette participation instinctive au monde passent ensuite au tamis de l’intellectualisation de ce qu’on l’a vécu, et de ce que l’on veut en dire. On construit alors un propos, on élabore des phrases visuelles.

Mais là encore, ça demeure intuitif : pour chaque image, une infinité d’interprétation s’ouvre. Tout ce que l’on peut faire, c’est associer des formes, des lumières, jouer avec des ruptures de construction, créer de l’énergie narrative. Faire en sorte que s’accordent le propos et l’image – qu’ils ne se trahissent pas mutuellement. L’essentiel, c’est d’établir un espace dans lequel le sujet et le spectateur sont tenus de se mouvoir ensemble, tout en restant libres.

Comment définirais-tu ta photographie sur un continuum qui irait de document scientifique à poésie abstraite ?

La connaissance rationnelle, scientifique et économique des causes et des effets nous a conduit au désenchantement du monde. Par la photographie, je veux sonder les mouvements de la pensée quand elle se déploie en rhizomes et trouver où demeure encore en nous l’écho des mythes. Cela peut être dans les mouvements instables et ténus de la mémoire, au plus près des traumas ; ou bien dans toutes les situations où le corps triomphe sur la raison ; ou encore là où le visible s’efface.

En supposant que tu photographies aujourd’hui avec ce que tu considères comme ta voix naturelle, as-tu déjà souhaité que ta voix soit différente ?

J’aime beaucoup cette phrase de Pierre Soulages : « Ce que je fais m’apprends ce que je cherche. »

C’est-à-dire que plutôt que l’idée de voix naturelle, que j’entends dans le sens de style photographique, je suis très attaché à la notion de désir. Je désire regarder ce que je ne peux pas voir. Je désire voir le monde d’une manière que je ne connaissais pas.

En ce sens, la photographie est un possible du réel. Et si l’on assemble plusieurs photographies issues de différentes périodes, émerge alors une cartographie du désir de la personne qui en est l’auteur. C’est cela qui m’intéresse et que je cherche : pouvoir un jour saisir l’écho de ma propre voix et situer d’où elle me revient.

Que fais-tu lorsque tu doutes ou tu te sens bloqué sur le plan créatif ?

Au bout d’un moment, j’accepte que ça puisse ne jamais revenir. Heureusement, les phases maniaques sont chez moi actuellement plus longues que les phases dépressives.

Comment sais-tu qu’un projet photo est terminé ?

Cela varie selon les projets. Il me faut d’abord accumuler suffisamment de matériel photographique et avoir le recul critique pour comprendre là où j’ai voulu aller.

Dès le début, je commence à éditer les images, à provoquer des départs de séquence. J’identifie alors ce qui me manque selon le sujet : des portraits, des plans larges, des attitudes, du mouvement, des images plus silencieuses.

Je retourne sur le terrain longtemps, jusqu’à ce que j’accepte que je ne trouverai pas l’image qui me manque. Je travaille toujours autour de cette image ; le vide qu’elle laisse, je le remplis avec autre chose : je pioche dans l’histoire des arts, la sociologie, la littérature, le cinéma, la musique, la philosophie.

C’est le moment le plus long, le plus difficile. Le projet se transforme peu à peu. Ce n’est plus du désir informe et impérieux. Des structures émergent. Des lignes de fuite. Je peux enfin me saisir de ce que je n’ai pas trouvé.

Un jour, tout est soudain différent. Les images se tiennent toutes devant moi. Là, j’ai la sensation physique que la séquence est bonne, c’est-à-dire qu’elle se tient d’un seul élan du début à la fin.

Conclusion

Connaissiez-vous Elie Monferier ? Que pensez-vous de son travail et de ses réflexions ?

Prenez 2 minutes pour laisser vos impressions en commentaire, c’est toujours chouette de vous lire.

Pour aller plus loin

Voici quelques liens supplémentaires pour découvrir Elie Monferier et son travail :

  • Suivre Elie sur Instagram en cliquant sur sa tête.
  1. Voir la séquence de Sang Noir dans cette vidéo : Sang Noir | Elie Monferier (2min28). ↩︎
  2. Voir la séquence de Sacre dans cette vidéo : Sacre | Elie Monferier (2min01). ↩︎
  3. Voir la séquence de May You Stay dans cette vidéo : May You Stay | Elie Monferier (0min51). ↩︎

Poursuivez votre lecture avec une autre entrevue : Dans la tête de Valentina Piccinni et Jean-Marc Caimi.

Rejoignez ma newsletter pour continuer à réfléchir à votre propre pratique.

Deux fois par mois, le jeudi vers 11h30, je vous enverrai directement dans votre boîte mail un article exclusif (en savoir plus sur le contenu de la newsletter).

Vous avez aimé l'article ? Partagez-le.

26 réponses sur « Dans la tête d’Elie Monferier »

Encore un très bel article, j’aime beaucoup le fait qu’il ait auto-édité seul à la main ses premiers livres, ils ont l’air magnifiques. Merci Antoine pour toutes ces découvertes.

Un des textes de photographe que je trouve le plus sensible et le plus intelligent.

Inspirant et éclairant pour ma propre pratique photographique. Peut-être arrive-t-il au bon moment pour moi.

Merci pour cette découverte et pour tous ces “Dans la tête de” qui sont pour moi extrêmement nourrissants.

Merci Hugo, ça me touche, c’est le but de ces entrevues, s’enrichir à travers le regard d’autres photographes.

Je viens de lire votre récit Dans la tête d’Elie Monferier, et je suis encore sous le choc.

Tout est remarquable : la qualité et la puissance de l’auteur, singulier et exigeant. Et votre texte possède l’humilité des grands qui proposent et donnent à découvrir. Je vous remercie.

PS : Hélas, sur le site d’Elie Monferier, son livre Journal des Mines est annoncé en rupture de stock.

Merci Alain pour vos mots qui sans nulle doute vont toucher Elie. Sur ce coup-ci, mon texte est vraiment minoritaire.

PS : Journal des Mines est toujours disponible sur le site d’Elie (voir ici). Le livre est actuellement en précommande pour une expédition prévue fin décembre.

Travail poignant et quelle intelligence et exigence dans le propos !

Merci Antoine de nous faire découvrir cet artiste.

Les articles s’accumulent, tout prend du sens et te fait sentir très humble et très débutant.

De très belles images qui transmettent énormément de choses, mais j’ai un caractère trop optimiste et positif pour les apprécier à leurs justes valeurs.

J’aime beaucoup sa façon écorchée de voir la vie, de la montrer et de la dire. Encore un très bel article, Antoine.

Je suis assez amateur des photographies noir et blanc assez charbonneuse, qui rappellent aussi Sébastien Van Malleghem donc je ne vais pas être très objectif en disant que j’aime beaucoup les projets présentés ici.

Je trouve intéressante la réflexion sur « l’acceptation que l’on n’aura jamais la photo qui nous manque » et qui permet de mettre un terme à un projet photo.

Merci pour ces entrevues qui permettent de mieux comprendre l’envers du décor tout en nous interrogeant sur notre propre pratique.

Merci d’avoir permis à Elie de s’exprimer sur ton blog ! J’aime beaucoup son approche de la photographie. Ses réponses à l’écrit apportent vraiment quelque chose et permettent de mieux comprendre comment il travaille.

Les critiques sont constructives lorsqu’elles sont argumentées. Que n’aimez-vous pas?

Démarche super intéressante avec de très bons résultats à la clé.

Je me demandais s’il jouait avec la balance des blancs, s’il se créait des balances de blancs personnelles en fonction des projets.

Merci.

Elie utilise principalement Lightroom.

Il crée ses propres presets qu’il applique ensuite aux photos d’un projet en particulier.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Voudriez-vous recevoir les prochains articles ?