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Comment créer un projet photographique (selon Alex Webb)

Et si je suivais Alex Webb tout au long d’un projet photographique ? On errerait ensemble dans les rues de Port-au-Prince à Haïti ou dans celles d’Istanbul en Turquie. Il me parlerait de son processus créatif et de la manière dont il aborde un nouveau projet. C’est le doux fantasme de cet article.

des garçons jouent avec un ballon
Alex Webb – Tehuantepec, Mexique – 1985

Introduction

Je me souviens de l’émotion qui m’a submergé lorsque j’ai découvert son livre The Suffering Of Light. C’était il y a seulement quelques mois, à la Bibliothèque du Centre Pompidou à Paris.

Comment quelqu’un a-t-il réussi à capturer des photos aussi complexes ?

De manière obsessionnelle, j’ai commencé à lire tout ce que j’ai trouvé sur lui. Tous ses ouvrages, les interviews trouvées sur Internet et l’intégralité de son blog. Progressivement, j’ai commencé à comprendre son approche de la photographie.

Tout au long de mes recherches, j’ai remarqué qu’Alex Webb se questionnait beaucoup sur la création. Comment débute-t-on un projet photographique ? Comment sent-on la possibilité d’une bonne photo ? En quoi l’editing est-il si essentiel ? Comment sait-on qu’un projet est terminé ?

Tous ces sujets m’ont paru si intéressants que j’ai décidé d’écrire un article.

La genèse d’un projet photographique

La préparation d’un voyage

un garçon court dans une rue
Alex Webb – Istanbul, Turquie – 2004

Alex Webb fait peu de recherches approfondies avant d’effectuer ses voyages photographiques :

« Je vais lire des romans pour m’imprégner du pays et peut-être lire quelques guides. »

Conversation entre Alex Webb et Geoff Dyer publiée sur pdnpulse en juin 2012

Il veut trouver sa propre vision du pays :

« J’apporte des livres avec moi et les lis pendant que je suis là. Je veux que ma connaissance visuelle de l’endroit grandisse au même rythme que mon savoir intellectuel. »

Il ne veut pas être influencé par des idées préconçues qui pourraient biaiser sa première impression visuelle :

« Le danger d’en savoir trop avant de partir est que cela m’incite à faire des images qui représentent seulement certains aspects du lieu, au détriment de ce que je pourrais expérimenter. »

Les prémices d’un projet photographique

un vieil homme est assis dans un ferry
Alex Webb – Istanbul, Turquie – 2001

Il faut du temps à Webb, parfois plusieurs années, pour savoir si ses voyages dans un même endroit deviendront un projet photographique digne d’un livre. Pour cette raison, il travaille souvent sur plusieurs projets simultanément.

« Un projet, c’est comme partir en voyage, vous ne savez pas où il va vous mener ou où il va finir. »

Conversation entre Alex Webb et Geoff Dyer publiée sur pdnpulse en juin 2012

Ce n’est qu’après avoir étudié les photos au retour de ses premiers voyages qu’il entrevoit la possibilité d’un projet photographique :

« Le fait de regarder les photographies, de jouer avec elles, de faire des juxtapositions et des séquences me conduit généralement à commencer à comprendre ce sur quoi je travaille. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Il nourrit son obsession des lieux qu’il photographie en s’y rendant parfois des dizaines de fois. Il a ainsi effectué 11 voyages sur plus de 15 ans pour son livre sur Cuba intitulé Violet Isle.

Comment Webb a initié 2 de ses projets

Le livre Hot Light / Half-Made Worlds

des affiches de yeux cachent des personnes
Alex Webb – Bombay, Inde – 1981

Ce projet photographique part de sa passion, voire même de son obsession pour la photographie dans les Tropiques. Alex Webb décrit ses régions comme :

« Des lieux où les couleurs vibrantes et intenses semblent enraciner dans la culture des pays, à l’opposé du monde gris-brun de mes origines en Nouvelle-Angleterre. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Webb y découvre une certaine manière de travailler la couleur.

Quand il commence à photographier les Caraïbes, le nord du Mexique et l’Afrique subsaharienne, il n’a pas l’intention de faire un livre. Il décrit le basculement :

« Mais, alors que je commençais à regarder les photographies que j’avais réalisées dans ces lieux et à les mettre côte à côte, je me suis rendu compte que, malgré les vastes différences culturelles et historiques entre ces différents mondes, il existait des liens, des liens d’émotion, de sensation, d’atmosphère. Cela m’a permis en quelque sorte de surmonter ces différences et de créer un livre qui existait sur un autre plan – un plan plus poétique et plus atmosphérique – dans lequel, malgré les grondements socio-politiques, ils n’étaient pas que cela – des grondements. Le cœur du livre se trouvait ailleurs, dans un domaine plus métaphysique. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Pour voir toutes les photos de cet ouvrage, vous pouvez vous rendre sur le site de Magnum.

Le livre Istanbul : City of a Hundred Names

un garçon mange une barbe à papa
Alex Webb – Istanbul, Turquie – 2001

Ce projet photographique commence un peu différemment de Hot Light / Half-Made Worlds. En 1998, Webb se rend en Turquie dans le cadre d’une mission photographique. Quand il arrive à Istanbul, il a une révélation : il se rend compte qu’il est déjà venu 30 ans plus tôt avec sa famille.

Mais alors qu’en 1968, il était submergé par l’exotisme d’une culture si différente de la sienne, il trouve en 1998 quelque chose d’étrangement familier, une sorte de frontière.

Depuis quelques années déjà, ces lieux de mixité culturelle l’attirent.

Istanbul est une frontière différente : à la fois asiatique et européenne, orientale et occidentale, islamique et laïque.

Il se rend vite compte qu’il doit y retourner et continuer à photographier, ce qu’il réussit à faire au cours des sept années suivantes.

Pour voir toutes les photos d’Istanbul : City of a Hundred Names, vous pouvez vous rendre sur le site de Magnum.

En fin de compte, pour Webb, le processus de création d’un projet photographique reste quelque peu mystérieux :

« Les projets avancent sur des événements et des impulsions inexplicables. Comment ils commencent, comment ils finissent restent énigmatiques. Cela fait partie de ce que je trouve passionnant dans ce processus. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Voyons maintenant comment Webb se comporte avec un appareil photo entre les mains.

La prise de vue

L’exploration du monde

un bus rouge est rempli de personnes
Alex Webb – Kinshasa, République Démocratique du Congo – 1982

Webb visite un lieu, une situation, et au gré de ses errances, il attend que quelque chose se passe. Petit à petit, il crée une sorte d’intimité avec le lieu et la culture du pays où il photographie :

« Au fil des années, j’ai appris que pour photographier la vie de ses rues, chaque culture exigeait une approche unique et complexe. »

Alex Webb and Rebecca Norris Webb : “On Street Photography and the Poetic Image

Comme Jean-Jacques Goldman dans les années 80, il marche seul. Et il photographie seul aussi :

« Pour moi, c’est un processus très solitaire. Tout d’abord, passer du temps avec moi pendant que je photographie est vraiment ennuyeux. Je serai là, je serai là, je ferai le tour et je reviendrai. »

Conversation entre Alex Webb et Geoff Dyer publiée sur pdnpulse le 10 juin 2012

Un acte instinctif

un singe se balance sur le toit d'une maison en bois
Alex Webb – Tefé, Brésil – 1993

« Je prends des décisions visuelles spontanées basées sur des notions, des instincts, des pulsions, et non par un processus de pensée plus rationnel. »

Blog d’Alex Webb, septembre 2009

Il s’agit pour Alex Webb :

  • De photographier un lieu sans idées préconçues, ou avec le moins de préconceptions possibles, comme nous l’avons vu auparavant.
  • De « sentir » les possibilités photographiques d’une scène. Il utilise le vocabulaire de l’odorat dans ce contexte car il s’agit pour lui, d’un acte sensoriel et non rationnel. Il décrit cela de la manière suivante :

« Le processus peut être un peu mystérieux. Quand je photographie, je ressens la possibilité de quelque chose – quelque chose au sujet de la sensation d’un lieu, de la situation, d’un moment imminent, de la lumière, de la couleur, de l’espace, des formes – et je traîne souvent en attendant et espérant que quelque chose émerge. Mais je ne suis jamais vraiment sûr de ce qu’est ce quelque chose. »

Blog d’Alex Webb, février 2010

Un regard émotionnel

Des fillettes dansent
Alex Webb – Barcelone, Espagne – 1992

Pour Webb, les éléments qui composent une photo sont souvent des éléments émotionnels :

  • Il y a ce qui se passe réellement dans une situation, ce que l’on appelle prétendument le « sujet » de l’image ;
  • Mais il y a aussi et surtout l’espace, la couleur, la lumière.

« La forme n’est pas simplement la forme, elle peut être une émotion. La couleur n’est pas que de la couleur pour la couleur, elle est également porteuse d’émotion. Parfois, une forme au premier plan devient une sorte d’élément transformateur, parfois un espace vide revêt une note émotionnelle particulière, parfois la couleur transforme ce qui n’était pas une scène évocatrice en quelque chose de très différent. Finalement, je ne sais jamais ce que je vais trouver, et à quel point le monde va me surprendre. »

Blog d’Alex Webb, février 2010

Par ailleurs, j’ai écrit un article sur la vision et les influences d’Alex Webb.

Un acte frustrant

des affiches d'icônes américaines contrastent avec les jambes d"une femme
Alex Webb – Tijuana, Mexique – 1999

Échouer

La photographie de rue, c’est un peu comme le tennis français en Grand Chelem, beaucoup de désillusions. Alex Webb, qui la pratique depuis plus de 40 ans, affirme que cela représente 99,9% d’échec :

« De temps en temps, à la fin de la journée, quand je suis le plus fatigué, affamé, quelque chose – un rayon de lumière, un geste inattendu, une singulière juxtaposition – révèle soudainement une photographie. C’est presque comme si je devais traverser des heures de frustration et d’échec pour atteindre l’endroit où je pourrais voir ce moment particulier à la fin de la journée. »

Alex Webb and Rebecca Norris Webb : “On Street Photography and the Poetic Image

Recommencer

Les qualités mentales d’un photographe sont souvent sous-estimées, comme le courage et la persévérance :

« Si je sens la possibilité d’une image, mais que cela ne se produit pas ce jour-là, je pourrai revenir un autre jour – ou même, à l’occasion, une autre semaine, un autre mois ou une autre année. J’essaie de travailler avec tout ce que le monde me donne. »

Blog d’Alex, octobre 2009

Webb raconte les coulisses d’une photo

Un homme avec une cigarette nous regarde fixement dans un bar
Alex Webb – Gouyave, Grenade – 1979

En 1979, Alex Webb erre dans la petite ville de Gouyave, sur la cote ouest de Grenade. Il est midi, il cherche un abri pour se protéger du soleil de plomb. Il entre dans un bar. La suite, il nous la raconte :

« Me désintéressant de la fraîcheur de ma bière, je vis les hommes assis contre les fenêtres brillantes et translucides. Je les ai regardés ; ils m’ont regardé. J’ai bu quelques gorgées de bière et me suis rapproché des hommes, j’ai approché silencieusement le petit appareil photo à mon œil et j’ai déclenché, avec hésitation, puis encore deux fois, avec plus de certitude.

Ils restèrent silencieux, pris dans une sorte de transe intemporelle. Etait-ce de la confusion, de la curiosité, ou de l’émerveillement ? De la perplexité, de la rancoeur ou la contemplation de l’étranger, de l’intrus ? Ou juste un brouillard teinté de bière ? Peut-être tout cela à la fois et bien plus encore. Une pause mystérieuse pleine de sens, maintenant capturée pour toujours.

J’ai silencieusement remercié les hommes et suis retourné à ma bière. »

MOCP : musée de la photographie contemporaine de Chicago

Webb résume ainsi sa façon d’appréhender la prise de vue :

« Mon processus ne consiste pas à penser, ni à analyser, mais plutôt à ressentir la totalité d’une scène et à réagir de manière intuitive, émotionnelle et non rationnelle. »

Blog d’Alex Webb, février 2010

Voyons maintenant la phase d’editing qui est à l’opposé du côté instinctif de la prise de vue.

L’editing

Je désigne par editing le travail de tri, de sélection, et de séquençage des photographies qui vont être utilisées dans le cadre d’un projet photographique. J’exclus ainsi la phase de développement qui correspond à la retouche des photos.
J’utilise le mot “editing” et non le mot français “édition” car ce dernier a un sens un peu différent, il qualifie plus spécifiquement la reproduction et la diffusion d’une oeuvre.

Pour Webb, l’editing fait intégralement partie du processus de création :

« Si tu n’édites pas tes photos toi-même, tu n’es pas vraiment en train de t’exprimer. »

Interview d’Alex Webb publiée sur Vogue Italie le 23 mai 2012

Sélectionner les photos

Le temps est souvent le meilleur éditeur

une fillette et un garçon plus âgé regardent sur leur gauche
Alex Webb – Port-au-Prince, Haïti – 1987

Alex Webb pense qu’il est très dur de voir le potentiel d’une image juste après l’avoir prise :

« La manière dont tu perçois ton travail le lendemain de ta prise de vue est très différente la semaine suivante, et plus clairement encore trois semaines ou trois mois plus tard. Le temps aide à se débarrasser des attachements sentimentaux que l’on peut éprouver envers une photographie. Exemple : “J’ai travaillé très dur sur cette image, donc elle doit forcément être réussie.”
Le temps te donne la distance nécessaire pour voir ton travail de façon plus lucide. »

Alex Webb and Rebecca Norris Webb : “On Street Photography and the Poetic Image

Qu’est-ce qu’une bonne photo ?

un miroir reflète deux personnes qui attendent
Alex Webb, Regla, Cuba – 2003 – A l’intérieur d’un magasin

Sélectionner une image plutôt qu’une autre est toujours un casse-tête. Je trouve très juste ce qu’Alex Webb considère comme une bonne photo :

« C’est une photo qui m’amène quelque part où je ne suis jamais allé, pas physiquement, je veux dire émotionnellement ou psychologiquement. Cela peut être quelque chose de surprenant à propos d’un sujet, mais cela peut être simplement la façon dont le photographe l’a perçu. Mais c’est quelque chose que je n’ai jamais vu avant, à n’importe quel niveau que ce soit. »

Alex Webb and Rebecca Norris Webb : “On Street Photography and the Poetic Image

L’editing, une phase de réflexion

4 écoliers ferment les yeux
Alex Webb – Bombardopolis, Haïti – 1986

Si Alex Webb décrit la prise de vue comme un acte instinctif, il envisage l’editing comme réfléchi :

« Tu commences à créer une relation entre tes images et toi-même ; et soudain, les photos commencent à te parler. »

Interview d’Alex Webb publiée sur Vogue Italie le 23 mai 2012

Comme sa femme Rebecca Norris Webb, Alex Webb pense que ses photos sont plus intelligentes que lui :

« Elles me racontent des choses que je n’avais pas perçues quand je les ai prises. »

Interview d’Alex Webb publiée sur Vogue Italie le 23 mai 2012

L’editing est une phase d’introspection :

« Regarder ses photographies est toujours une éducation, une façon d’essayer de comprendre non seulement le monde, mais soi-même. »

Interview d’Alex Webb publiée sur New York Times, le 7 février 2014

Plus tu avances dans le projet, plus tu comprends ce qui manque et la direction que tu prends :

« Le processus d’editing peut être un processus d’éducation, tu découvres ce que tu es en train de faire. »

Interview d’Alex Webb publiée sur Vogue Italie le 23 mai 2012

De manière excessive, certains photographes pensent que lorsque tu comprends ce que tu es en train de faire alors le projet sur lequel tu travailles est fini. Webb conclut à ce sujet :

« Je pense que c’est une exagération mais il y a un peu de vérité dans cela. »

Interview d’Alex Webb publiée sur Vogue Italie le 23 mai 2012

Séquencer les photos

Un chien est assis devant une maison
Alex Webb – Comitán de Domínguez, Mexique – 2007

Alex Webb évoque avant tout comment il séquence ses photos dans le cadre de la création d’un livre. Cependant, ses réflexions sont intéressantes pour tout projet photographique.

Webb aborde un livre comme un morceau de musique ; ainsi, il a tendance à structurer ses propres livres presque musicalement :

« Je pense souvent aux livres en termes de mouvements, mouvements correspondant à des notes émotionnelles, qui peuvent à leur tour correspondre à des teintes de couleur ou à une modulation de la lumière et de l’obscurité. »

Blog d’Alex Webb, janvier 2010

Trois projets photographiques de Webb, trois structures musicales :

  • Son livre sur la Floride From the Sunshine State a une structure plus fragmentée, semblable à une improvisation jazz. Cette structure instable fait échos à la variété des communautés de la Floride.
  • Son livre sur Cuba Violet Isle, réalisé avec sa femme, fonctionne comme un duo, explorant alternativement le point et le contrepoint de leurs visions respectives.

L’ordre des photos influe sur le rythme et l’intensité. Alterner images fortes et images moins fortes permet au spectateur de reprendre son souffle. Webb termine ainsi sa métaphore musicale :

« Le livre a besoin de hauts et de bas, de notes plus fortes et de notes plus calmes. Et comme un morceau de musique, si un livre de photographies était composé uniquement de notes aiguës, il n’y aurait pas de soulagement de l’intensité, pas de variation de rythme, pas de mouvement réel pour porter le spectateur à travers la séquence du livre. »

Blog d’Alex Webb, novembre 2009

L’étape d’editing est exigeante. Mais savoir quand un projet personnel est terminé est une autre décision tout aussi difficile à laquelle un photographe est confronté. Nous allons voir maintenant comment Webb l’appréhende.

La fin d’un projet photographique

Quand sait-on qu’un projet photo est achevé ?

Il n’y a pas de règle si ce n’est de suivre son intuition :

« Plus que toute autre chose, je m’appuie sur une sorte de sentiment instinctif, un sentiment d’achèvement émotionnel. Mais ce que cela signifie vraiment est inévitablement insaisissable. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Chaque projet photo sa durée

Le projet sur Haïti intitulé Under a Grudging Sun a duré 2 ans (1986-1987)

Le premier voyage d’Alex Webb à Haïti date de 1975. A partir de là, il se rend régulièrement dans le pays dirigé par le dictateur Jean-Claude Duvalier.

Début 1986, des manifestations éclatent dans tout le pays ; Duvalier y répond par une extrême violence. Pressé par le peuple et les Etats-Unis, il démissionne et s’exile en France.

deux frères sont enlacés l'un dans l'autre
Alex Webb – Anse-à-Galets, île de La Gonâve, Haïti – 1986

Pourtant, ce n’est qu’à l’été 1987, un peu plus d’un an après le départ de Duvalier, que Webb commence à sentir qu’un livre sur Haïti est en train de naître. Il prépare une première maquette pour tenter de comprendre son travail et comment cela pourrait devenir un livre.

un cycliste roule devant une rue en feu
Alex Webb – Port-au-Prince, Haïti – 1987

Toutefois, la chute de Duvalier ne signe pas la fin de la dictature. Une junte militaire prend le pouvoir et le pays tombe à nouveau dans une spirale de violence. Chaque jour, des gens sont tués.

En automne 1987, à l’approche des élections de novembre, Webb retourne aux Gonaïves, une commune d’Haïti. À son retour aux États-Unis, un livre sur Haïti semble complètement hors de propos :

« Quel est l’intérêt d’un livre face à cette destruction violente des aspirations d’Haïti en matière de démocratie ? Qu’est-ce qu’un livre va faire ? »

Blog d’Alex Webb, juin 2010
une voiture et une une fillette qui regarde sur la gauche
Alex Webb – Les Gonaïves, Haïti – 1987 – Jour d’élection

Mais avec le temps, en regardant encore et encore les photos, il commence à sentir qu’il y a peut-être quelque chose pour un livre, une sorte de document qui essaie de donner un sens à cette époque troublée.

Et son sentiment est renforcé après son retour à Haïti pour les élections de janvier 1988. Celles-ci s’avèrent frauduleuses et permettent au candidat de l’armée d’accéder au pouvoir.

Une période de l’histoire d’Haïti avait pris fin avec le cycle de la violence électorale, de la chute de Duvalier à l’installation de son successeur.

On comprend facilement que son travail sur Haïti soit son projet photographique le plus politique et journalistique.

Le projet sur la frontière américano-mexicaine intitulé Crossings a duré 26 ans (1979-2001)

Un homme est debout devant un magasin de chuassures
Alex Webb – Tijuana, Mexique – 1991

Contrairement à son projet sur Haïti , Webb n’a jamais perçu un sentiment d’urgence pour terminer celui sur la frontière américano-mexicaine.

Il photographie le long de la frontière américano-mexicaine pour la première fois en 1975, en noir et blanc. Pendant les 26 années suivantes, il continue à revenir à la frontière, et en 1979, il passe du noir et blanc à la couleur.

Des mexicains sont arrêtés en tentant de franchir la frontière.
Alex Webb – San Ysidro, Californie, Etats-Unis – 1979
Migrants mexicains arrêtés à la frontière.

D’une manière ou d’une autre, c’était un projet photographique qu’il ne pouvait terminer, qu’il ne voulait pas terminer.

D’autres projets vont et viennent, de Sunshine State à Amazon, en passant par Dislocations. Ce n’est qu’en 2001, après un voyage à la frontière de l’Arizona, qu’il peut finalement lâcher prise :

« Terminer un livre coupe quelque chose. Je retourne au même endroit sans le même sens de l’obsession, sans le même sens de la passion. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Pendant ces 26 ans, il n’était tout simplement pas prêt à abandonner la frontière. Il conclut :

« Je me demande encore parfois si j’ai lâché le projet au bon moment. »

Blog d’Alex Webb, juin 2010

Si vous avez des projets perso, n’hésitez pas à mettre un lien en commentaire, je les analyserai et vous donnerai quelques conseils pour les améliorer.

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7 réponses sur « Comment créer un projet photographique (selon Alex Webb) »

Merci ! Tu parles de on Street Photography and the Poetic Image ? Je l’ai parcouru. J’ai eu l’impression que le livre était une compilation des billets écrits sur son blog. Et je l’avais lu avant. A l’occasion, je te conseille d’y faire un tour, ça vaut le coup d’oeil. Ce cher Alex est plus doué comme photographe que web designer. Bon, ce n’est pas ce qu’on lui demande après tout 🙂

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