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Le Berlin underground de Sébastien Van Malleghem

Comment Sébastien Van Malleghem, un jeune photographe belge fasciné par la violence, a transformé sa noirceur en poésie ? Dans ce deuxième article, nous le suivons dans les rues de Berlin à la recherche des dernières traces de l’underground.

Temps de lecture : 13 min

Si vous avez manqué la première partie, vous pouvez la rattraper ici :

Résumé du premier article : Après une enfance un peu compliquée, Sébastien Van Malleghem s’est révélé par la photographie. Devenir photographe professionnel lui a permis de financer et concrétiser ses deux premiers projets personnels, Police et Prisons, tous deux réalisés en Belgique.

Introduction : une histoire de la gentrification à Berlin

Octobre 2012. Sébastien Van Malleghem est à Berlin pour une résidence d’artistes.

Tout le monde essaie de te vendre un Berlin underground alors que chaque pore de la ville respire la gentrification. Les serveurs t’abordent en anglais de façon tout à fait naturelle. Les kebabs coûtent 8 balles. Les friperies sont plus chères que si elles vendaient du neuf.

Tous ces symboles de la débrouille, à présent digérés et repackagés dans une version deluxe. Je marche dans les rues de la ville, le jour la nuit. Je prends des métros, au hasard. Dans mon casque, toujours un son qui tabasse.

Sur internet je tombe sur un guide touristique qui propose des visites alternatives de Berlin. Le gars s’appelle Sebastian Messinger. On deviendra amis. Dis-moi, comment la ville en est arrivée là ?

Tu sais que tout processus de gentrification commence par une phase de dépréciation. Berlin ne fait pas exception.

Phase 1 : la dépréciation (1945-1989)

Après la seconde guerre mondiale, la ville est divisée en deux : l’Ouest contrôlé par les Américains, les Anglais et les Français ; l’Est par les Soviétiques.

Carte de Berlin divisée en deux de 1945 à 1990 : l'Ouest et l'Est.
© bitmedia.dk – Berlin divisée en deux de 1945 à 1990 : l’Ouest et l’Est.

Vu de l’Est, le capitalisme a l’air un peu moins détestable que le communisme. Du coup, des centaines de milliers de personnes commencent à se carapater à l’Ouest. Surtout des jeunes qualifiés sur qui on compte pour reconstruire le pays. Afin de stopper l’hémorragie, on se dit que ce serait pas mal de construire un mur.

La vie à Berlin-Est n’avait déjà pas l’air très folichonne, elle devient carrément étouffante. Artiste, tu peux être interdit de publication ou de représentation si tes œuvres ne se conforment pas à l’idéologie communiste.

Même si t’es une personne normale, c’est pas non plus la joie. T’as toutes les chances d’être espionnée voire arrêtée si tes opinions dérangent.

Au fil des années, tout le monde s’est à peu près habitué à vivre dans la peur. Les humains ont le pouvoir de trouver normales des situations qui paraissaient jusqu’alors insensées.

D’où un certain étonnement le 9 novembre 1989 lorsque la chute du mur est annoncée à la télévision. La nouvelle se propage et entraîne une euphorie dans toute la ville, à la hauteur de l’événement. C’est vrai, il est rare que nos existences offrent la possibilité de nous réinventer de telle sorte que tout semble à peu près envisageable.

Les semaines suivantes, les énergies créatrices longtemps bridées se libèrent.

Phase 2 : l’appropriation par les artistes (1989-1994)

Des artistes commencent à s’installer dans le quartier central de Mitte (cf. carte précédente) où se trouvent un tas d’usines et d’immeubles abandonnés.

La raison est simple : après la guerre, Berlin-Est a réquisitionné la plupart des terrains privés et lancé une politique du logement en adéquation avec son idéal de société sans classes. L’idée était de construire à la périphérie de la ville, des logements standardisés de type HLM, réservés en priorité aux jeunes qualifiés.

Les bâtiments du centre ont été laissés en l’état sans même un coup de peinture. Les populations non prioritaires vivaient là : les vieux, les marginaux et quelques immigrés.

Après la chute du mur se pose la délicate question de la restitution des propriétés en ex-Allemagne de l’Est. Les artistes profitent du flou pour squatter ces lieux et les transformer en ateliers, en galeries d’art, en théâtres, en bars et en clubs alternatifs.

Ils créent des communautés autogérées dans lesquelles ils peuvent créer librement. Ces espaces attirent des musiciens, des écrivains, des queers, des freaks, des anarchistes, bref, des utopistes. La musique de référence devient la techno, la drogue privilégiée, l’ecstasy.

Dès 1990, pas mal de ces squats sont légalisés. La ville donne aux occupants un bail avec la possibilité de rénover eux-mêmes les bâtiments en mauvais état. Parfois même, elle leur accorde une subvention. Mais tout ça, à durée limitée.

Des étudiants débarquent dans le quartier de Mitte, attirés par les petits loyers, les fêtes et disons, le mode de vie. Bien entendu, des étudiants en art plutôt qu’en école de commerce.

Au milieu de la décennie, ce coin de Berlin devient le symbole de toute une culture underground et commence à attirer des touristes du monde entier. Des personnes qui se reconnaissent dans le projet libertaire de ces lieux.

Phase 3 : la valorisation (1994-1999)

À partir de 1994, l’État règle progressivement les questions de propriété. Lorsque le propriétaire récupère son bien, l’immeuble a été rénové, le quartier est devenu cool, sa valeur augmente mécaniquement. Les loyers des habitations alentour montent, y compris ceux des logements qui n’ont pas été rafraîchis. Magique.

Les artistes squatteurs ne sont pas les seuls à revendiquer l’espace berlinois. La situation juridique devenue stable rassure les investisseurs. Les promoteurs immobiliers majoritairement en provenance de l’Ouest voient leurs tableaux excel passer au vert et achètent l’Est.

Les pouvoirs publics amplifient ce mouvement en fermant les squats les uns après les autres, et en réhabilitant l’espace public afin de valoriser l’ancienne Berlin-Est.

Le constat est sans appel : l’effervescence et le bouillonnement de la culture alternative ont participé à la revalorisation symbolique de ces quartiers stigmatisés. Les artistes s’avèrent être à leur insu les agents pionniers de la valorisation urbaine. Les gentrifieurs deviennent gentrifiés.

Les artistes et les ménages à faibles revenus quittent petit à petit le quartier à cause de la hausse des loyers. Une nouvelle population arrive. En effet, Berlin se désindustrialise fortement au cours des années 1990 au profit de professionnels issus des médias, de l’édition, du design, et de la publicité.

Des gens qui valident les kebabs pas chers servis par d’authentiques turcs ainsi que les bars typiques aux faux airs de squat. Le quartier n’est même plus un coupe-gorge, alors c’est parfait. Okay pour l’authenticité sauf pour les crèches et les écoles des gamins. Là, faut pas déconner. Les pouvoirs publics se plient aux aspirations de ces habitants plus riches.

Bien que les différentes populations ne se côtoient jamais vraiment, proches physiquement mais éloignés socialement, une sorte d’équilibre s’opère entre les nouveaux arrivants et les populations d’origine, ravies de voir leur quartier rénové et retrouver un réel dynamisme.

Mais à un moment, c’est la bascule.

Phase 4 : la normalisation (à partir de 2000)

Berlin est devenue capitale en 1990, pourtant le gouvernement ne s’y installe qu’en 1999, entraînant l’arrivée de dizaines de milliers d’employés du gouvernement, de lobbyistes et de journalistes.

À présent, la gentrification n’est plus favorisée mais impulsée par les politiques urbaines. Des immeubles de haut standing poussent comme des champignons. Le paysage architectural est lissé. Finis les terrains vagues et les herbes folles en plein centre-ville. L’espace est cadré.

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La scène underground bouge au sud, dans les quartiers de Kreuzberg et Neukölln. À Mitte, la plupart des squats sont éradiqués. La plupart des lieux de la vie nocturne sont industrialisés pour le divertissement de la génération EasyJet et Airbnb.

Insidieusement, les diverses transformations dessinent un modèle de vie urbaine qui ne touche pas uniquement Berlin. Hier, Paris et Londres. Demain, Bruxelles et Marseille. Globalisation. Uniformisation. Stérilisation. Inégalités accrues.

Ici c’est Köpi

Tu vois, dit le guide, ce qui reste du Berlin underground est devant toi.

Ouais, derrière ces grilles. Des tox qui se gnôlent la gueule toute la journée. Un monde d’hippies, de squatteurs, de camés, vaguement artistes. L’endroit s’appelle Köpi, il se trouve à Mitte, aujourd’hui l’un des quartiers les plus touristiques de Berlin.

Le soir-même, j’y retourne. Seul.

Sur les grilles de l’entrée entièrement recouvertes de banderoles et de graffitis, je distingue ces mots qui annoncent la couleur : tourists, fuck off, no photos.

J’entre, je m’assois dans la cour et j’attends. Un gars s’amène et me fait, tu veux quoi avec ton appareil photo ? Je suis photographe. Je voudrais bosser sur les dernières racines de l’underground berlinois.

On discute pendant une demi-heure, le courant passe bien. Puis le type disparaît dans le bâtiment au fond de la cour. Un truc immense sur 5 étages, bien ravagé, presque hors du temps, comme une anomalie dans un quartier remarquablement gentrifié.

L'un des bâtiments du squat de Köpi photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Le type réapparait et me fait, c’est bon pour toi. Je suis accepté comme ça.

C’est quoi Köpi ?

Köpi est un squat occupé illégalement à partir de février 1990 et légalisé à l’été 1991.

À l’intérieur vit une communauté autonome et autogérée. Longtemps menacée, elle a survécu à plusieurs tentatives d’expulsion, malgré la pression politique et l’appétit de promoteurs immobiliers. À chaque fois, le manque d’argent a fait capoter l’affaire.

En fonction des saisons, entre 30 et 50 personnes vivent là librement.

Elles viennent de toute l’Allemagne ou de plus loin, causent en anglais-allemand, parfois dans une langue slave ponctuée d’anglais que je comprends à peine.

Certains ont quitté leur domicile à cause de problèmes personnels.

Des punks à chien photographiés par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

D’autres en ont eu marre du système et vivotent ici sans aide de l’État.

Pour se faire un peu de thune, ils récupèrent et revendent les bouteilles et les canettes vides que balancent les touristes avant d’entrer en boîte. Juste à côté de Köpi se trouvent tous les clubs techno à la mode qui ont remplacé les clubs underground.

Je discute avec ces mecs. Tous très sympas. Tous un peu débranchés. Je tombe aussi sur de vrais électrons libres complètement défoncés qui viennent juste pour la came et se shooter la gueule.

Un mec dans le squat berlinois de Köpi photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

À l’intérieur du bâtiment se trouvent une salle de sport, un mur d’escalade et une salle de cinéma d’art et d’essai qui passe des films deux fois par semaine. Un Harry Potter passe après un film hyper violent. Tout le monde regarde ça totalement défoncé.

Les weekends, le lieu est ouvert au public où sont organisés des concerts punk.

Voici un live du groupe Ol Polloi qui s’est produit à Köpi le 6 février 2010. Je ne crois pas qu’ils seront offensés si j’associe le qualificatif hardcore à leur musique punk.

Les soirées à Köpi sont vachement impressionnantes.

Surtout ma première.

Première soirée à Köpi

Après avoir passé la journée à Köpi, je passe chez Sebastian, le guide devenu mon pote. Si t’es motivé ce soir, je lui dis, il y a une grosse soirée prévue.

Tout le monde apporte un truc à boire. J’achète de la gnôle et on file dans le squat. Devant l’entrée, mon pote me fait, t’es sûr qu’on peut entrer ? Ouais, t’inquiète pas.

À l’intérieur, des baffles énormes crachent un gros son. Tout le monde est défoncé. Grosse soirée débranchée. Je repère ce gars avec des tatouages partout. Je n’ai qu’une envie, faire son portrait, alors je fonce sur lui.

Can i take a picture of you ? Il me répond un truc en allemand, je comprends rien. Il est défoncé, sous LSD ou je sais pas quoi. Il me fait signe qu’il est okay. Je mets mon flash. Il fait nuit noire. Pas une seule lumière dans cette cour.

En un instant, tout s’illumine.

Un type drogué dans le squat de Köpi photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Toute la cour se tourne vers moi, des regards en mode on n’aime pas les photographes. Mon pote Seb ne me le dira que plus tard, mais il a flippé. C’est qui ce mec qui ose prendre des photos au flash dans Köpi ?

Mais ça passe. J’ai le regard de ce type complètement déchiré. Toute la fin de soirée, je me ferai hyper discret.

Vélo Custom

Là c’est une autre soirée à Köpi.

Un mec qui fait du vélo custom photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Les types font des concours de vélo custom. Dans le bâtiment se trouve un atelier où l’on peut réparer et customiser les vélos. Ils s’entraînent la journée pour se livrer à des sortes de batailles le soir.

Sur la photo c’est le gars qui m’a autorisé à entrer dans Köpi. L’un des plus anciens du squat. Pour vivre, il deale de la weed. C’est un livreur de weed, ce mec. Il charge l’arrière de son vélo avec un gros casier de weed et il part se balader dans le quartier. Il s’arrête, vend sa dope aux gens et repart.

Couteau sous la gorge

À une autre soirée, je flippe vraiment.

Un gars me fout un couteau sous la gorge. Un coup de folie tellement il est drogué. En belge, on dit « une zine ».

Il me fait, pourquoi tu fais des photos ? Comment tu paies tes voyages pour venir ici ?

Je photographie des mariages.

Ah ! Très bien, c’est drôle ça. Tiens, prends une bière, fais des photos.

Okay. Le type a failli m’égorger comme un cochon dans la rue. Il aurait pu, on était sur un terrain dévasté, à côté de la Spree, la rivière qui traverse Berlin.

Et il me dit ça d’un ton pas du tout agressif, en parlant très calmement.

Faut que vous écoutiez cette histoire joliment racontée par Sébastien :

Je vais vivre presque deux mois non-stop dans ce squat.

De temps en temps, je ferai une pause. Je retournerai chez mon pote Seb faire une sieste sur son sofa. Je checkerai mes photos vite fait et je repartirai. Parfois, on sortira manger un bout tous les deux.

Pas d’autre vie sociale. Je ne suis pas là pour vivre. Juste documenter.

Aujourd’hui, Köpi n’existe plus. Le squat a été évacué par la police en octobre 2021. Un an plus tôt, une vidéo sortait pour marquer les 30 années d’existence de Köpi (1990-2020).

Au pays des tipis

Je retourne à Berlin en janvier 2013. Je prends un flixbus de Bruxelles, 9 heures de route, un sac à dos avec quelques affaires et mon appareil photo.

À 5 minutes de Köpi, le long de la Spree, se cache un endroit qui s’appelle Teepee Land, littéralement le pays des tipis. Une autre anomalie utopiste de Berlin.

Je m’y rends.

C’est quoi Teepee Land ?

Sur un terrain vague, des sortes de tipis et de yourtes mongoles font face aux nouveaux immeubles de haut standing.

Un tente de Teepee Land à Berlin, photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Vivent ici des marginaux, des espèces de nerds de la survie qui fabriquent leurs tentes en récupérant des déchets dans la ville.

Un homme aux airs de viking dans Teepee Land à Berlin, photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Outre des tipis, on y trouve un bar, un potager et un atelier de réparation.

Une dizaine d’habitants vivent là à l’année. Ils ont leur propre constitution fondée sur quelques règles simples : pas de violence, pas de drogue, pas d’agression et pas de masturbation publique.

Quelques tentes en rab permettent d’accueillir les visiteurs.

Des années plus tard, ces tentes supplémentaires serviront à celles et ceux qui voudront y tenter l’expérience du couchsurfing.

Feux de joie

Je rencontre des types qui avaient des boulots avant. Il ont pété un câble et ont choisi de vivre ici.

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Et moi, je les photographie en train de passer le temps.

Un homme boit une bière à côté d'un feu à Teepee Land à Berlin, photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

À l’intérieur

Dans les tentes, les mecs montent des cuisines qui ont presque l’air cosy. Mais faut pas oublier que c’est sous des bâches.

Pour se réchauffer, ils font des petits feux à l’intérieur. Parfois, il y a tellement de fumée qu’il est difficile de respirer. Certains fument de l’herbe. La plupart boit de l’alcool. Tous vivent leur vie sans créer de problèmes.

Deux hommes sous une tentes à Teepee Land à Berlin, photographiés par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Tipi de Noël

Là, ce sont des décorations pour les fêtes.

Une tente décoré photographié par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Je fais cette image pour ce qu’elle dit des personnes qui vivent ici. Mais aussi pour son aspect surnaturel presque mythologique.

C’est souvent comme ça quand je photographie, je suis dans une sorte de transe qui m’envoie ailleurs.

Comme en voiture, j’ai l’impression d’être dans un film, surtout quand je roule la nuit. Avec la bonne musique, je pars, je ne suis plus le même gars.

Aujourd’hui, malgré la pression immobilière, Teepee Land résiste toujours. Vous pouvez regarder ce petit reportage tourné en 2015 pour un petit tour du propriétaire. Possibilité d’activer les sous-titres en anglais.

Dans les bas-fonds on touche le fond

Les personnes instables que je rencontre à Berlin n’habitent pas toutes dans les tentes de Teepee Land ou dans le squat de Köpi. Elles vivent dans les rues ou dans un appartement sans assez d’argent pour se chauffer et se nourrir correctement.

Le système a la tête sous l’eau

Je me perds dans les rues de la ville. D’un côté les bénéficiaires de la mondialisation et de l’autre, ses relégués. Rien de nouveau sous le soleil.

Certains visages me touchent.

Deux amis SDF ivres à un arrêt de bus à Berlin, photographiés par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Deux amis SDF, ivres à l’arrêt de bus – Berlin, janvier 2013

À une station de métro, je sympathise avec des punks à chien qui vivent hors du système.

Des punks à chien dans le métro berlinois, photographiés par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Ils m’invitent chez eux.

Une femme est addicte à l’héroïne. Je fais son portrait dans l’entrée de l’appartement.

Une femme photographiée par Sébastien Van Malleghem
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Je n’ai plus d’endroit pour me piquer, me dit-elle, en pointant ses jambes. Elles sont nécrosées à cause des piqûres.

Je l’observe, assis face à elle. Regarde, me lance-t-elle. Elle baisse son froc et me dévoile où elle se pique à présent.

Les veines près du sexe.

Des traces de piqûres sur les jambes d'une femme
© Sébastien Van Malleghem – Berlin

Derrière elle, la télévision affiche un œil. Ça fera une bonne image, je me dis.

Sans nul doute, Berlin n’est plus aussi sauvage qu’avant. À bien des égards, une capitale européenne ressemble à une autre capitale européenne.

Berlin est certes devenue une ville normale, mais pas aseptisée. Elle fait toujours preuve d’une grande tolérance : religieuse, ethnique, sexuelle.

Elle reste aussi la capitale des associations et des initiatives citoyennes.

Après quelques recherches, je tombe sur une association catholique appelée Berliner Stadt Mission qui aide les gens dans le besoin.

Berliner Stadt Mission

Chaque nuit, environ deux cents personnes se présentent pour obtenir de la nourriture et un abri.

Dès l’ouverture, des dizaines de personnes attendent dans le froid.

Des dizaines de personnes attendent dans le froid devant la Berliner Stadt Mission
© Sébastien Van Malleghem – Berlin, janvier 2013

Des hommes et des femmes espèrent y dormir au chaud en toute sécurité. Dehors, il est presque impossible de se reposer sans se faire agresser, voler ou violer.

Parfois, il n’y a plus de place alors les gens dorment par terre. Tout est mieux que la rue de toute façon.

Une homme dort par terre dans la Berliner Stadt Mission
© Sébastien Van Malleghem – Berlin, janvier 2013

Je sympathise avec plusieurs personnes à la Berliner Stadt Mission.

Tu pues le squat, mec

Un jour, je suis de nouveau à Köpi. Ma carte sd est pleine, c’est le moment d’une petite pause chez mon pote Seb.

Dans le métro, musique à fond dans les oreilles, je tripe. À peine arrivé, mon pote Seb me sort, mec tu pues. J’sais pas, la fumée, le squat, quoi.

Je suis en train de devenir un putain de squatteur !

Mon pote me lâche, mec, y a un truc qui déconne chez toi. Pour toi, c’est tout à fait normal d’aller passer des semaines avec des junkies et des camés. Moi j’ai tenu deux soirées. Tu devrais faire gaffe.

Il a raison.

Il me faudra longtemps pour le comprendre et l’accepter, mais y a un truc extrême en moi.

Je finis le projet peu de temps après. Fallait que je sorte, je le sentais. Et je crois que j’avais fait le tour de mon sujet.

Vous pouvez retrouver toutes les images sur le site de Sébastien Van Malleghem.

Je lui ai demandé s’il pouvait faire un petit geste pour les lecteurs du blog. Avec le code MINIMALISTE, vous avez le droit à 10% de réduction sur toute sa boutique en ligne.

🖤 Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. Si l’article vous a plu, laissez-moi un petit mot, cela fait toujours plaisir. En route pour la suite des aventures de Sébastien : Les morgues mexicaines de Sébastien Van Malleghem.

Vous pensez que l'article pourrait plaire à d'autres ? Partagez-le, ça m'aide beaucoup.

26 réponses sur « Le Berlin underground de Sébastien Van Malleghem »

Super reportage qui m’a captivé jusqu’à la fin. Ça m’a fait penser à une BD que j’ai lue. Elle s’appelle Le roi des vagabonds, autre époque de l’Allemagne mais même population.

Merci. J’ai un peu creusé. C’est une BD de Patrick Spät et Bea Davies. Je mets ici le résumé pour celles et ceux qui seraient intéressés :

« Stuttgart, Pentecôte 1929 : La police érige des barrages routiers, on ne trouve plus un seul cadenas dans la ville. C’est que Gregor Gog (1891–1945), célèbre dans tout le pays comme le «roi des vagabonds », organise le « Congrès international du vagabond » et appelle à une «grève générale à vie». Deux ans plus tôt, l’ancien marin Gog avait fondé la « Confrérie des vagabonds » pour venir en aide aux sans-abris et les organiser politiquement. La même année, Gog publie ‘Der Kunde’, le premier journal de rue en Europe. Tout au long de sa vie, Gog a lutté contre l’exploitation, le fascisme et le racisme. »

Antoine…Quelle bonne idée cette interview sans questions/réponses. Sans interruptions, on est emporté dans ce prenant récit photographique.

Quelle bonne idée d’avoir inclus la voix expressive de Sébastien!

Le montage et la présentation sont impeccables.

Sébastien…Un coup de coeur pour les photos tipi de Noël et Berliner Stadtmission et je suis interpellée par ces « transes » photographiques dont tu nous fais part.

Bravo et merci à vous deux.

PS : La gentrification. « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. » (Howard Zinn)

Là, tu me replonges en arrière avec les concerts punk, OI Polloi, le Köpi, le speed, la bière, les descentes de speed le long de la Spree à -5° et la vie berlinoise que j’ai découverte avant 2000, puis en 2004 et plus tard dans le milieu punk.

Excellent… comme d’hab.

Super article, comme à chaque fois, passionnant et bien documenté.

Juste un détail: Mitte avant la chute du mur était effectivement complètement délaissé et resté dans l’état d’avant-guerre. Pas d’eau dans les étages et seuls les vieux et les quelques artistes marginaux ou punks y vivaient en effet, mais pas de turcs. Il n’y en avait pas en Allemagne de l’Est, seuls quelques nord-vietnamiens ou cubains par exemple pouvaient venir y travailler et devaient repartir ensuite. Ce n’est pas très grave mais bon à savoir (je vis à Berlin donc ça m’a sauté à l’œil)

Encore bravo pour les articles!

Au contraire, c’est très utile d’avoir ton éclairage. J’ai vérifié, notamment en me plongeant dans cette analyse : La microsociété des Turcs à Berlin.

Il s’avère que tu as raison. Je cite :

« L’accroissement particulièrement rapide des travailleurs turcs en Allemagne a eu lieu dans une période de cinq ans, entre 1968 et 1973. […] La population s’est d’abord concentrée dans les cinq quartiers les plus denses de Kreuzberg, Wedding, Neukölln, Schöneberg et Tiergarten. »

J’ai modifié l’article en conséquence, merci !

Superbe! J’ai également eu un regard sur le Berlin des années 90. Entre 1992 et 2004.

Dernièrement lors d’une exposition, j’ai consacré une pièce et une installation sur Berlin. Et il y a 8 jours j’ai participé à un autre événement où je présentais une projection d’images qui se nomme la Night les uns, les autres, produites entre autres à Berlin après la chute du mur.

Bravo pour votre travail.

Tu aurais un lien pour avoir un aperçu de ce travail ? Si c’est le cas, n’hésite pas à le mettre en commentaire.

Merci Elizabeth.

On est embarqué dans la zone par procuration (embedded pour employer un fucking anglicisme) mais il manque un truc ici : tes propres photos !

Elles auraient eu leur place. L’essentiel est de rester sobre, ce que tu parviens à faire avec élégance, non seulement à l’écrit, mais sur place. Ne nous reviens pas polytatoué, et défoncé jusqu’aux oreilles.

Le trouble vient peut-être du fait que je parle dès le début à la première personne. Mais c’est bien Sébastien qui était en résidence d’artistes en octobre 2012. Pas moi !

L’introduction sur la gentrification de Berlin est plus personnelle, bien sûr. Mais je trouve qu’elle éclaire le travail de Sébastien. De plus, le processus de gentrification est un sujet qui m’obsède depuis longtemps. C’était le bon moment pour le développer.

Merci Pierre.

Très beau 2e volet de l’histoire de Sébastien. Avec toujours ses images très fortes, sans fard. On est dedans, on vit le truc. C’est hard, ça pue, mais c’est vivant.

Merci Antoine

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